L’IMD, la haute école internationale de gestion sise à Lausanne, a publié jeudi son classement 2021 de la compétitivité. Pour la première fois depuis sa publication qui a débuté en 1989, la Suisse occupe la première place. L’édition 2021 se place dans un contexte de pandémie de Covid-19 qui a fait reculer la prospérité de l’économie mondiale d’une décennie. Tour d’horizon avec Arturo Bris, directeur du Centre mondial de la compétitivité au sein de l’IMD et professeur de finance. Avec son franc-parler habituel.

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Le Temps: Pourquoi les pays doivent-ils être toujours plus compétitifs et quelles sont les limites de la compétitivité?

Arturo Bris: C’est le seul moyen de préserver ou d’améliorer sa prospérité. Le classement annuel de l’IMD montre l’évolution de la compétitivité des nations. Leur rang donne des informations pertinentes, aux investisseurs potentiels notamment. En ce qui concerne les limites, elles s’arrêtent là où les facteurs deviennent hors de contrôle, par exemple lors d’une pandémie ou d’une autre catastrophe naturelle qui va influencer la compétitivité. Cela dit, il y a des conditions préalables qui peuvent compter en cas de pandémie. Par exemple, le Covid-19 n’a pas eu les mêmes conséquences pour la Suisse que pour Singapour. La Suisse est située au centre de l’Europe, ce qui lui a permis de rester connectée avec ses voisins. Quant à Singapour, qui est une île, à partir du moment où son aéroport est fermé, elle est coupée du reste du monde.

Avec cette toile de fond, quels sont les principaux facteurs qui ont propulsé la Suisse au premier rang dans votre classement de la compétitivité?

Le pays était déjà en bonne forme avant la pandémie; il était donc naturellement plus solide pour y faire face. En outre, la stabilité de son système politique, la bonne gestion de ses finances publiques, son endettement sous contrôle ont été des facteurs déterminants. Pendant cette année difficile, l’économie suisse a pu, plus que beaucoup d’autres pays, travailler à distance. A l’exception du secteur de l’hospitalité (hôtellerie et restauration) et celui de la construction, les autres pans de l’économie ont fonctionné à au moins 60%. Enfin, la Suisse, étant située au milieu de l’Europe qui est aussi son principal partenaire économique, a poursuivi les échanges commerciaux. Les camions ont circulé avec nos produits d’exportation. La Suisse est un pays qui fonctionne bien en temps normal, mais elle excelle en cas de difficulté. Pour reprendre la comparaison avec Singapour, cette île performe très bien en période de boom mais s’effondre en cas de crise. La chute de Singapour, qui était première en 2020, a aussi fait le bonheur de la Suisse.

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Maintenant que la Suisse a atteint le sommet, que peut-elle faire?

Les possibilités d’amélioration sont toujours là. La Suisse a un problème de vitesse. En cas de crise, on doit prendre les décisions rapidement. Souvenez-vous, en mars, avril, voire en mai, la Confédération nageait dans le flou. Plus précisément, elle prenait exemple sur l’Allemagne et sur l’Union européenne. Nous pouvons certes nous inspirer des autres, mais nous devons aussi compter sur notre propre agilité. Dans un autre registre, le pays reste trop frugal alors qu’il dispose d’assez de ressources. Des pays comme la Thaïlande, le Pérou et l’Espagne subventionnent leurs citoyens pour qu’ils aillent visiter leur propre pays, l’objectif étant de garder le secteur du tourisme en vie. En France, la commune de Champéry distribue des bons aux consommateurs pour qu’ils achètent des fromages locaux. En Suisse, certaines régions ont certes pris des initiatives pour attirer des touristes locaux. Mais c’était à la Confédération de prendre des mesures plus importantes, comme rendre les voyages en train gratuits pendant une période. L’Allemagne a consacré 10% de son produit intérieur brut à des mesures de soutien; la Suisse 3%.

Comment la pandémie a-t-elle affecté globalement la compétitivité des Etats?

Elle a fait reculer la compétitivité et la prospérité des nations d’une décennie au moins. Certains Etats ont mieux résisté que d’autres. L’impact a varié selon l’ampleur du confinement, la rapidité des Etats à prendre des décisions ainsi que par rapport à leur propre rôle en matière de soutien économique. On peut aussi dire que les dictatures ont mieux géré la crise.

Quelles leçons tirez-vous de la crise?

La pandémie a montré l’importance du «leadership» politique. Cela concerne la capacité de réunir un consensus, d’imposer des mesures difficiles, de décider qui va payer pour la crise car certains devront débourser plus que d’autres. Par exemple en Grèce, il n’y avait pas de doute qu’il fallait protéger en premier les personnes âgées. Mais en même temps et pour des raisons économiques, l’Etat a décidé de réduire les retraites, ce qui était une décision contestable mais sensée. Il faut avoir le courage de prendre des décisions difficiles, puis de les communiquer sans ambiguïté. Je peux aussi donner l’exemple de la Suisse où la Confédération a préféré soumettre le secteur de l’hospitalité à un confinement strict tout en laissant une large marge de manœuvre aux secteurs manufacturier et des services. C’était un choix assumé en fonction de la taille de chaque secteur. En Suisse, celui de l’hospitalité ne pèse pas lourd.

A l’IMD, vous côtoyez des décideurs économiques et politiques de la planète entière. Qu’est-ce qui revient le plus dans vos échanges aujourd’hui?

Le mot clé est «reset» ou remettre le compteur à zéro. Nos interlocuteurs comprennent que la pandémie offre une opportunité de revoir leur façon de travailler, de décider où et avec qui ils veulent travailler, de revoir les liens entre les entreprises et la société. Sur le plan purement économique, ils revoient les plans d’investissement et, si nécessaire, la réallocation des ressources. Le Fonds européen mis en place dans le sillage de la pandémie donne le ton: durabilité et numérisation. Le défi reste la création d’emplois et ces deux secteurs sont motivants. L’objectif n’est pas de sauver des entreprises en difficulté à tout prix. L’idée est de réussir à créer plus d’emplois dans de nouvelles filières que les emplois qu’il va falloir détruire.

La pandémie a creusé les inégalités. Est-ce aussi un sujet?

Dans l’économie classique, la politique fiscale est un moyen de redistribuer de la richesse. Le «reset» offre aussi une opportunité pour s’attaquer aux inégalités. Les pandémies et les catastrophes naturelles ont un impact sur la pauvreté en frappant les pauvres en premier. Au lendemain de la grippe espagnole, le nombre de pauvres avait largement diminué. Malheureusement, cela a été une bonne chose pour les survivants. Le niveau de vie avait rapidement augmenté dans les années 1920. A présent, je suis extrêmement optimiste. Je vois une explosion d’enthousiasme et d’entrepreneuriat. Je suis certain que notre niveau de compétitivité et de prospérité sera restauré assez vite. Ce sera encore plus rapide pour les Etats qui n’ont pas emprunté de façon excessive et compromis leur avenir.

Quel sera le rôle de l’Etat dans la période post-pandémie?

C’est vrai que les Etats ont joué un rôle actif cette dernière année. A tel point qu’on les qualifie tous de «socialistes». Mais l’Etat a toujours été le dernier recours en cas de dysfonctionnement des marchés. Nous connaissons cela. Les Etats ont aussi subventionné la recherche et le développement de vaccins contre le Covid-19. Cela me paraît normal; c’est une façon d’assurer leur approvisionnement en vaccins. Sur un autre plan, ils ont aidé à la survie de nombreuses entreprises. Les banques centrales, elles, ont imprimé de l’argent pour augmenter la liquidité dans l’économie tout en maintenant le taux d’intérêt à un bas niveau historique. Cela est compréhensible car pour tout Etat et sa population, le but ultime reste la création d’emplois. La création d’emplois relance la consommation et l’activité. L’inflation qui est générée absorbe l’endettement.

N’avez-vous pas peur que les Etats et les entreprises qui ont emprunté à des taux d’intérêt très bas se retrouvent en difficulté lorsque les taux augmenteront à cause de l’inflation?

Les banques centrales étaient effectivement les garants de la stabilité des prix. A présent, elles se donnent également pour rôle de créer des emplois. Elles sont dotées d’outils pour éviter des dérapages. Je ne vois pas les taux d’intérêt grimper jusqu’à 10 ou 20% comme c’était le cas dans le passé.

Est-ce que la pandémie a sonné le glas de la mondialisation?

Dans les précédents classements de la compétitivité, les «facteurs globaux» étaient déterminants. Par exemple, l’an dernier, certains pays étaient affectés par la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis. En 2021, nous regardons davantage les décisions nationales qui feront que les investisseurs viennent ou pas chez vous. En 2021-2022, les Etats prendront de nombreuses décisions pour améliorer le cadre local, sans se préoccuper des «facteurs globaux». En ce qui concerne la chaîne de valeurs, les entreprises sont déjà dans le processus de se rapprocher de leurs sources d’approvisionnement. Dans un certain sens et pour répondre à votre question, la globalisation est définitivement ralentie.

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Est-ce une mauvaise nouvelle pour la Chine et l’Asie en général, qui comptent sur le marché mondial pour écouler leurs produits?

L’économie chinoise est solide et capable de résister aux chocs. Mais elle devra faire face à la concurrence. C’est une économie hyperprotégée alors même que les dirigeants chinois se font les avocats de l’ouverture des marchés à l’étranger. Nous prenions l’ancien président américain Donald Trump comme un nationaliste, mais voilà, le nouveau président Joe Biden tient le même langage. L’économie chinoise s’ouvre seulement après que ses propres entreprises se trouvent, avec de l’aide publique, dans une position de force sur le marché local.


Profil

1967: Né à Guadalajara, Espagne.

1994 Déménage à Paris en vue de son doctorat à l’Insead, et épouse Eva Abejon l’année suivante.

1998 Nommé assistant professeur de finance à Yale School of Management.

1997 et 1998: Naissance de son fils Felipe et de sa fille Amanda.

2005 Nommé professeur de finance à l’IMD, déménage à Lausanne.

2014 Nommé directeur du Centre de la compétitivité à l’IMD.