Ce qui ne devait être qu'un bref passage au Forum économique de Davos est devenu un long cauchemar pour Vahid Alaghband, le président de Balli Group, numéro un mondial du commerce de l'acier. Le 23 janvier dernier, cet Iranien riche et influent basé à Londres a été arrêté à l'aéroport de Zurich sur la base d'un mandat d'Interpol. Il poursuivra désormais son séjour en prison sous d'autres cieux: le 13 juin dernier, la Suisse l'a discrètement extradé vers l'Allemagne.

Les autorités allemandes reprochent à l'homme d'affaires le détournement de quelque 120 millions d'euros (environ 180 millions de francs) lors du rachat par son groupe d'un vénérable géant de la métallurgie, Klöckner, basé à Duisburg. La transaction d'un montant de quelque 380 millions d'euros a été financée par une banque allemande, West LB. Le montage astucieux et complexe qui a suivi est à l'origine de l'enquête allemande.

Selon nos informations, les 120 millions d'euros se sont envolés des caisses du groupe à destination de structures suisses proches du groupe Balli. La moitié de la somme a d'abord été placée auprès de la banque iranienne Melli, à Hambourg, qui l'a offerte comme garantie d'un prêt de même montant octroyé par Credit Suisse à Balli Klöckner Holding, basée à Zoug. Cette méthode de prêts successifs a permis à quelque 80 millions de francs suisses de changer de pays sans transfert direct. Le reste de la somme – environ 90 millions de francs – a été versé sur un compte ouvert à l'Union Bancaire Privée (UBP) de Genève au nom d'une société off shore, Atlantic Shipping Lines, décrite par un connaisseur du dossier comme le «compte privé» de la famille Alaghband, dont plusieurs membres dirigent le groupe Balli.

Cette jonglerie financière est-elle illicite? Le groupe Balli estime qu'en tant que propriétaire de Klöckner, il peut disposer comme il l'entend des fonds de la société. «Vahid Alaghband n'aurait pas dû être extradé, car on ne lui reproche pas un crime mais une transaction commerciale», estime son avocat, Peter Popp. Un enquêteur helvétique n'est pas loin de penser la même chose: «Pour nous, il n'est pas clair qu'il y ait eu un détournement de fonds. Personne n'a vraiment été lésé. On peut considérer que l'argent placé en Suisse représente le profit retiré de l'opération par les Alaghband. Mais les Allemands sont convaincus que c'est une affaire très grave», car les 120 millions d'euros ont tout de même disparu des comptes de Klöckner.

Pour l'heure, la recherche de l'argent manquant se poursuit. Quelque 60 millions d'euros sont toujours bloqués auprès de l'UBP. Des cadres de cet établissement et de Credit suisse devraient être entendus prochainement dans le cadre de la procédure d'entraide pour tenter de comprendre le déroulement de la transaction.

En avril dernier, l'ancien ministre anglais des Finances, Norman Lamont, devenu directeur du groupe Balli, a écrit aux autorités suisses pour les assurer de la respectabilité de Vahid Alaghband. Il indiquait notamment dans sa lettre que ce dernier avait servi de conseiller au gouvernement britannique pour les affaires iraniennes. Norman Lamont n'est pas le seul à se faire du souci pour le riche homme d'affaires: l'ambassade iranienne de Berne est également intervenue et attend toujours, selon un diplomate iranien, «des éclaircissements» au sujet du cas. Il faut dire que l'un des établissements impliqués dans le rachat de Klöckner, Melli Bank, est la principale banque d'Etat de la République islamique.