«Plus à gauche… la grande cheminée d’où part la vapeur blanche.» Vétéran du raffinage, Ronald Engels pointe du doigt un amas de tubulures de 50 mètres de haut, noyé dans l’enchevêtrement de la raffinerie de Collombey (VS). Cette installation – un «craqueur de résidus catalytique» dans le jargon – permet de redistiller le fond de cuisson du pétrole rejeté par le processus de raffinage. Ce résidu visqueux, chargé en soufre et en métaux lourds, était, jusqu’en 2001, brûlé par la centrale électrique de Chavalon.

A la retraite depuis un mois, l’ex-responsable de l’unité de conversion de la raffinerie valaisanne considère cet équipement, dont il a dirigé l’exploitation six ans durant, comme un «chef-d’œuvre» symbolisant le «savoir-faire» suisse dans le raffinage. «Dans d’autres pays, ce résidu polluant est revendu comme carburant de marine; ici, on le chauffe à 210 °C avant d’en faire un carburant vendu 130 dollars le baril – c’est parfait, propre… et rentable», vante celui qui a qui piloté cinq craqueurs et neuf raffineries – à Alexandrie, Leuna ou au Qatar – en quarante-sept ans d’activité.

Ce Hollandais de 65 ans ne se résout pas à ce que cette activité de bouilleur de cru devienne une incongruité dans une vallée alpine. Mais aussi dans le canton de Neuchâtel, où la deuxième raffinerie du pays attend que la justice décide de son sort. «Bien sûr, le cœur de ces installations – en particulier celui de Cressier – date d’une autre époque», reconnaît celui qui a accepté de conseiller un groupe d’hommes d’affaires candidats à la reprise du site neuchâtelois. Le nom de la Socar, le groupe pétrolier de l’Etat azéri, a également été évoqué. «Bon, oui, c’est un plus que d’appartenir à un Etat pétrolier disposant de brut», admet l’ancien cadre d’une raffinerie affiliée à la Libye.

Pour lui, «la Suisse doit garder ses raffineries». L’argument selon lequel le secteur est à jeter à la poubelle – pour cause de manque de rentabilité – reste «naïf». Car la crise du raffinage en Europe serait surtout un grand jeu de chaises musicales. «Entre 2009 et 2011, les raffineries européennes tournaient en mode survie – à 70% de capacité – parvenant à garder pour elles 30 à 50 centimes par baril: insuffisant pour se moderniser ou installer le top des équipements environnementaux», décrit l’expert.

Alors? Monter ses prix? Impossible. Même écolo, l’automobiliste refuserait de payer davantage pour du super des alpages. Seule issue? Profiter de la disparition de la quinzaine de raffineries européennes condamnées. «Augmentez la capacité de votre site de 30%, et, sans personnel additionnel, produisez jusqu’à 30% en plus», résume Ronald Engels. Des profits qui permettent, par exemple, de s’offrir des équipements réduisant la consommation d’énergie de la colonne de distillation et «permettent à un site comme Collombey de gagner 15 millions de plus» par an.

Un combat apparemment d’arrière-garde. Même le lobby pétrolier ne prévoit pas de secousse sur les prix à la pompe si la Suisse devait dépendre des hydrocarbures venant de Fos ou de Rotterdam. «Et donc? On ferme tout, on détruit quarante ans de savoir-faire industriel, pour acheter les carburants des énormes raffineries polluantes du Golfe ou du Gujarat?» s’insurge celui qui défend l’idée d’un système de raffinage unifié en Suisse. Les mouvements sociaux de l’automne 2010 ayant paralysé le terminal marseillais de Fos-Lavéra – et, par effet domino, le site de Cressier – restent aussi dans les mémoires.

«L’essence constitue la base de la production de Collombey et Cressier sort un diesel à faible teneur en soufre, grâce son unité de génération d’hydrogène.» Griffonnant des équations chimiques, Ronald Engels s’emballe. Les 3000 tonnes hebdomadaires de résidus dont Cressier se débarrasse à perte? Retraitées par le craqueur valaisan. Les 3000 tonnes de sous-produits «aromatiques» recrachés par Collombey? Retournées vers le lac de Neuchâtel afin d’y être «saturés» en diesel à faible teneur en soufre. «Ça fait quoi? deux ou trois trains par semaine roulant sur 130 kilomètres», pianote le technicien. Le truc? «Permettre à chaque raffinerie de se concentrer sur son produit phare pour accroître sa production de 10 à 15%.» Et rêver de marges bénéficiaires revenant à 5 francs le baril, semblables à celles des plus grandes raffineries allemandes.

«Il faudrait simplement une impulsion de l’Etat… il subventionne bien la future raffinerie de biodiesel de Bad Zurzach.» En réalité, Berne n’a pas encore donné son feu vert à l’exonération des taxes – 75 centimes le litre, soit un coup de pouce de 114 francs par baril – sur le diesel du site argovien en construction. Retraitant «des huiles usagées et graisse animale venant des Etats-Unis et d’Asie» selon un proche du projet, cette unité, qui démarrera en 2014, espère à terme fournir 5% du diesel suisse.

Les responsables politiques ne se pressent guère pour défendre ces sites honnis des riverains. En Valais, les autorités cantonales ont fixé un ultimatum pour l’assainissement de Collombey, menaçant le site d’arrêt cet automne. En ligne de mire, un réseau d’eaux usées menaçant la nappe phréatique. «On a refait 10 kilomètres d’égouts à 750 francs le mètre», plaide Ronald Engels qui évoque «la pression énorme» des autorités. Oui, il y a eu «des problèmes» en 2008 et 2009, admet-il. Avant d’évoquer les dizaines de millions de francs dépensés ces huit dernières années. Ou les modifications en cours de la «section de lavage aux amines» permettant d’absorber les dernières émanations d’oxyde de soufre.

«Ailleurs dans le monde, personne ne raffine aussi proprement qu’en Valais; les investissements, la facture de la soude et de l’ammoniac achetés pour éliminer les émissions d’origine du brut… tout cela coûte cher», énumère celui qui débuta comme laborantin en 1965 chez Dow Chemicals. «Comprenez ma frustration… Fermons tout, importons le diesel, bien; mais que croyez-vous que les raffineries le fournissant feront du soufre ou des métaux lourds?» lance Ronald Engel, avant de porter son regard sur la chaîne des Dents du Midi.

Ronald Engels esquisse les plans d’un fonctionnement unifié des deux raffineries du pays