Le bâtiment de tous les superlatifs devait ouvrir en 1989, après deux ans de lourds travaux. Son inauguration a été reportée de 24 ans. Le chantier de l’hôtel Ryugyong, un cinq étoiles situé au nord de Potong-gang à Pyongyang, capitale de la République populaire démocratique de Corée, a été stoppé net en 1992, à la suite de l’effondrement du bloc soviétique. Le pouvoir totalitaire en place s’efforce, depuis, de trouver des bailleurs de fonds pour financer l’achèvement de son prodigieux édifice.

Le groupe Kempinski, dont les sièges sociaux sont à Genève et à Munich, est sur les rangs pour gérer le luxueux complexe de style postmoderne. Les négociations, en partenariat avec Key International et Beijing Tourism Group (la Chine étant le plus important partenaire commercial du régime et sa source touristique la plus précieuse), ont lieu en ce moment. «Le délai d’obtention et le nombre de chambres disponibles ne sont pas encore confirmés», résume l’antenne helvétique de la chaîne hôtelière de luxe, doyenne mondiale de la branche.

Date estimée de l’ouverture – partielle, mais néanmoins officielle – du futur joyau touristique: juillet ou août prochain. C’est du moins ce qu’espère Kempinski. «Nous sommes convaincus du bien fondé d’une entrée précoce sur ce marché qui s’apprête à s’ouvrir aux affaires internationales», indique le groupe qui pilote plus d’une centaine de palaces dans le monde. «Une telle démarche a déjà porté ses fruits en Chine et en Russie. Nous étions alors le premier acteur hôtelier de luxe à y gérer des enseignes, qui célèbrent leur 20e anniversaire.»

Pyongyang ne compte que trois adresses touristiques. Le directeur exécutif du groupe, Reto Wittwer, a eu, vendredi, une formule plus directe pour qualifier les retombées d’un tel investissement en Corée du Nord: «Nous devons absolument décrocher le contrat de cet hôtel, qui deviendra une machine à imprimer des billets colossale, en cas d’ouverture du marché.» Ce dernier a, par ailleurs, confirmé avoir été approché en 1993 à Genève par Ri Choi, l’ambassadeur nord-coréen aux Nations unies, afin de relancer le chantier.

L’ouvrage est resté nu, sans fenêtres, durant seize ans. Mais la construction a repris en 2008, grâce au groupe égyptien Orascom qui, en échange, et de manière non officielle, a décroché un contrat – sur 25 ans – de 400 millions de dollars, pour installer un réseau de télécommunications 3G en Corée du Nord. Le groupe détiendrait à présent 75% de Koryolink, l’unique opérateur du pays. Résultat: la grue rouillée, devenue installation permanente, a été retirée du sommet de l’œuvre architecturale qui culmine à 330 m. C’est le deuxième plus haut hôtel du monde après le Rose Tower de Dubaï, réalisé en 2007. «On le voit de partout», témoignent des personnes de retour de Pyongyang.

La livraison des 360 000 m2 de surface, à savoir essentiellement l’enrobage des façades triangulaires d’une pente de 75 degrés, a toutefois eu lieu au printemps de cette année, faisant coïncider cette pré-inauguration avec le 100e anniversaire de la naissance de Kim Il-Sung, le «Soleil de la nation» ou «Président éternel», mort en 1994.

Bien que l’aménagement intérieur du bâtiment à usage mixte (hébergement, restauration, appartements, magasins et bureaux) n’ait pas encore été réalisé, les locaux accueilleraient déjà quelques entreprises nord-coréennes. Reste à agencer les 1500 à 7000 chambres (leur nombre varie fortement, selon les sources), dont la réception devrait se situer entre le 20e et le 30e étage (sur 105 niveaux), ainsi que les prétendus cinq restaurants tournants.

Toutefois, un certain nombre de malfaçons auraient également contribué à l’arrêt des travaux, pilotés par le bureau Baikdoosan Architects. Comme la courbure trop prononcée des pourtours de puits d’escaliers et d’ascenseurs, qu’il aurait été très difficile de corriger il y a quinze ans.

Qualifié par la presse de «pire chantier du monde», d’«hôtel catastrophe», de «mûr de la honte» ou encore de «bâtiment fantôme», le Ryugyong (littéralement «capitale des saules») serait devisé entre 750 millions et 2 milliards de dollars.

L’origine du projet remonte à la Guerre froide: il fallait dépasser la hauteur du Swissôtel The Stamford à Singapour (anciennement Westin), réalisé en 1986 par le conglomérat sud-coréen SsangYong Group. C’était à la fois une occasion d’encourager les Occidentaux à investir dans le pays et de damer le pion à ses voisins.

L’œuvre est un rappel des ambitions avortées du régime totalitaire nord-coréen