Véritable serpent de mer, objet de nombreux débats, la question d'une privatisation partielle, voire totale, de la couverture sociale en Suisse, défendue par les professeurs saint-gallois Heinz Hauser et Beat Schmid et l'homme d'affaires David de Pury, coauteurs du controversé Livre blanc, est loin de faire l'unanimité, notamment chez les praticiens de la protection sociale. Tout au plus a-t-on fait, ces derniers mois, un pas en avant vers un remodelage des structures actuelles avec la motion, déposée en mars dernier, par le conseiller national et ancien directeur de l'Ofiamt, Jean-Pierre Bonny. Ainsi le Conseil fédéral devra présenter un mode d'exécution plus rationnel de la LACI (loi fédérale sur l'assurance chômage obligatoire). L'organisation actuelle, jugée trop fédéraliste, des différentes instances en charge des chômeurs devrait donc être entièrement remaniée selon un modèle comparable à celui de la CNA. Cette nouvelle instance serait alors financée par le fonds de l'assurance chômage (AC) – un fonds dont le déficit cumulé, rappelons le, frise actuellement les 10 milliards de francs – relèverait du droit public et serait placé sous la surveillance des différents partenaires sociaux. Une direction unique, une gestion simplifiée et un meilleur échange d'informations au sein de l'administration devraient permettre, selon Jean-Pierre Bonny, «des millions de francs d'économie». La Suisse est donc loin d'une réforme à la néerlandaise. Convaincue que l'application actuelle de la LACI mérite qu'on s'y attache quelque temps, Béatrice Desplands, professeur de droit social à Lausanne, dit ce qu'elle pense de la privatisation: «Si cela signifie que l'Etat se décharge de l'assurance sociale, alors c'est inacceptable. On s'expose aux mêmes effets pervers que pour l'assurance maladie, à savoir une sélection du risque et une couverture des «bons» assurés, autrement dit une exclusion programmée des chômeurs à «haut risque».»

«Une privatisation ne marcherait pas sans obligation de la part des assurés, estime pour sa part le professeur d'économie Beat Kappeler. Il redoute en premier lieu la «démission» de ceux dont les moyens ne permettraient plus de s'assurer». Il suggère en revanche d'autres pistes moins «révolutionnaires»: un système à deux étages comprenant une base «publique» obligatoire relayée par une assurance complémentaire privée facultative. Ou encore, généraliser la formule du gain intermédiaire. «Même s'il n'est pas très rémunérateur, il permet au moins au chômeur de se réinsérer.» Et le consultant Jean-Luc Plattet, lequel a longtemps pratiqué les offices publics de l'AC, de résumer: la solution de la privatisation est surréaliste car elle renie le fondement même de la protection sociale solidaire pour tous. Et surtout, elle intéresse peu les assureurs privés.»