Matières premières

La Suisse, l’or durable et la «jungle des labels»

Plaque tournante du commerce mondial d’or, la Suisse multiplie les certifications éthiques. Dans un marché aussi diffus et informel, elles ne suffisent pourtant pas à garantir une production sans mercure

C’est la nouvelle marotte des extracteurs, affineurs et bijoutiers. En Suisse, plaque tournante du commerce mondial d’or, tout le monde ne parle plus que de «durabilité». Depuis quatre ans, même la Palme d’or du Festival de Cannes, élaborée par la maison joaillière suisse Chopard, est certifiée Fairmined (éthique).

Mais ce label, créé en 2013 par l’Alliance pour des mines responsables (ARM) et soutenu par 150 entreprises privées, n’est pas seul sur le marché de l’or. La fondation suisse Max Havelaar a décidé la même année de créer son propre label, Fairtrade Gold. Il existe également de nombreux certificats et standards mis sur pied par les joailliers et autres traders.

Ces labels veulent garantir une production plus respectueuse des conditions de travail des mineurs et de l’environnement. Malgré tout, la production du métal jaune continue à mobiliser de grandes quantités de mercure. Pour les petits mineurs, ce métal lourd – extrêmement toxique et polluant – reste le moyen le moins onéreux pour extraire le métal jaune du minerai.

Lire aussi: A la recherche de l’or éthique

L’exemple PX Group

Des affineurs commencent également à développer leurs propres certifications. Le groupe chaux-de-fonnier PX Group a lancé, en mai 2016, son propre label, PX Impact, visant à garantir une production sans mercure. Et donc à participer, à son échelle, à réduire l’impact de la prospection artisanale (12 à 15% de la production mondiale d’or) sur l’environnement et sur la santé des 15 à 20 millions de travailleurs et autres forçats de la terre en Colombie, en Indonésie, au Ghana ou en Ouzbékistan.

L’initiative PX Impact concerne pour l’instant quelque 400 mineurs artisanaux à travers le Pérou. Mais la «force du modèle, c’est qu’il peut être répliqué dans d’autres pays», estime Philippe Chave, directeur général du groupe qui réalise entre 80 et 90% de son chiffre d’affaires dans les métaux précieux avec les plus grandes marques horlogères.

Une goutte d’eau dans l’océan

PX Group ambitionne de lancer trois tonnes d’or certifié dès l’année prochaine. Un montant qui devrait permettre de couvrir les besoins de plusieurs acteurs du luxe (horlogerie, bijouterie, joaillerie) qui ont souhaité pour la plupart rester anonymes. «C’est une goutte d’eau, concède Philippe Chave. Mais il faut mettre cela en rapport avec ce qui est produit par les autres labels.»

La production mondiale annuelle est de quelque 3000 tonnes. Environ deux tiers de cet or passe par la Suisse, qui compte quatre des neuf plus grandes raffineries du monde. Sur cette production, 500 kilos sont certifiés Fairmined et 1100 kilos Fairtrade (mais seulement 52 kilos vendus) en 2016, selon les statistiques respectives de l’ARM et de Max Havelaar.

Prime pour abandonner le mercure

La production d’or durable peine donc toujours à décoller. La faute, selon Philippe Chave, à des coûts trop élevés. Pour obtenir de l’or équitable, le client paie en effet une «prime» de 2000 ou 4000 dollars le kilo, sur un prix de marché d’environ 40 500 dollars. Alors que celle de PX Group se situe entre 220 et 500 dollars par kilogramme et alimente un fonds destiné à financer des projets en lien avec les communautés rurales qui extraient le minerai aurifère de manière artisanale.

Concrètement, les quelque 400 mineurs péruviens, pratiquant leurs activités selon des critères d’éligibilité, s’engagent à apporter leurs minerais dans une usine Dynacor. Ce groupe canadien, très implanté au Pérou, réalise in situ l’extraction de l’or grâce à des procédés chimiques conformes aux normes internationales.

Pour Philippe Chave, au vu de la nébuleuse de petits producteurs et du côté informel du secteur, seule la centralisation de l’extraction peut garantir l’abandon du mercure. Le pari de PX Group, c’est que la renonciation des mineurs à extraire eux-mêmes leur or soit compensée par la hausse du taux de récupération, qui devrait passer de 50-60% à 95%, selon lui. Et par le fonds communautaire.

Ne pas «exclure les mineurs informels»

Du côté de Fairmined, on admet que le label n’exclut pas l’utilisation de mercure qui reste «le moyen le plus rentable pour extraire de l’or», selon Kenneth Porter, chef du développement des affaires à l’ARM. Pour lui, il est important de ne pas «exclure les mineurs informels» dans le processus de normalisation du secteur.

L’usage de mercure n’est donc pas interdit par le label Fairmined, mais encadré par «des standards très stricts», précise Kenneth Porter. Le taux de recyclage du mercure doit atteindre 98% et les mines certifiées doivent être auditées annuellement.

La complexité du secteur a toutefois poussé l’ARM à créer une catégorie «entrée de gamme» (entry-level) pour les mines respectant uniquement des standards basiques liés aux droits humains, en échange d’une demi-prime. «Le seul moyen pour garantir l’intégration graduelle de tous les acteurs», espère Kenneth Porter.

Jungle de labels

Dans cette jungle de certifications, même l’ONG Public Eye a renoncé à faire une évaluation des forces et des faiblesses des labels existants dans l’or, contrairement aux secteurs de l’habillement, des bananes ou du chocolat.

«Nous avons toujours eu des doutes sur ces labels», justifie Olivier Longchamp, spécialiste du secteur, en rappelant que certaines mines se retrouvent avec une fraction de leur production certifiée durable. «J’aimerais bien savoir comment c’est possible. Les mineurs ne portent-ils le casque que du lundi au mercredi?», ironise celui qui voit surtout dans ces labels une «feuille de vigne pour cacher les conditions dans lesquelles est produite la grande majorité de l’or raffiné en Suisse».


Pour un contrôle accru de l’or

Les ONG veulent inscrire le devoir de diligence des multinationales dans la loi suisse. Cette initiative vise notamment le secteur aurifère. Les milieux économiques dénoncent une inanité juridique

Les initiatives privées ne suffisent pas en matière de diligence. C’est le message du groupe de 85 ONG à l’origine de l’initiative pour «des entreprises responsables», qui cible particulièrement 570 entreprises de négoce domiciliées en Suisse.

Dans le pipeline fédéral, le projet prévoit de modifier la constitution pour intégrer un devoir de diligence accru à l’étranger vis-à-vis des droits de l’homme et des normes environnementales. Une responsabilité également étendue aux sous-traitants.

Payer des réparations à l’étranger

Ce projet de loi très contesté du côté des négociants aurait un impact considérable sur le secteur aurifère suisse en raison de sa position centrale dans le commerce mondial. Au vu du grand nombre d’intermédiaires et des problèmes de traçabilité de l’or, la nouvelle législation devrait contraindre les importateurs et les raffineurs à beaucoup plus de vigilance.

Parmi les points qui fâchent, l’introduction d’une responsabilité civile pour amener les entreprises à répondre d’éventuelles violations des droits humains ou des normes environnementales commises à l’étranger. Et à en payer des réparations.

Légiférer en «vase clos»

Du côté des autorités fédérales, on invoque des difficultés pratiques pour justifier l’opposition au projet. Les tribunaux suisses seraient appelés à juger sur des faits qui se seraient produits à l’étranger, sans pouvoir y récolter directement des preuves, souligne le message du Conseil fédéral.

Les milieux économiques qui craignent des délocalisations de multinationales rappellent que plusieurs initiatives ont été mises en place. A l’image de la Swiss Better Gold Association – soutenue par le Secrétariat d’Etat à l’économie ainsi que par les raffineurs Metalor, Argor-Heraeus ou Valcambi – visant à développer la commercialisation d’or durable. Des discussions sont actuellement en cours afin de créer des critères moins restrictifs que les labels. «Sur le terrain, il y a un fossé immense, explique le secrétaire de l’association, Philippe Fornier. On n’arrive pas à intégrer assez de mineurs artisanaux.» En l’état, pas sûr qu’une loi suisse y change grand-chose.

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