Le verbe haut, la parole aussi fleurie que tranchante et la mémoire vive, Luzius Wasescha, diplomate suisse de haut vol, prend sa retraite dans quelques jours. Il retrace ici son engagement dans la défense des intérêts économiques suisses et fait un plaidoyer pour une Suisse ouverte à l’Europe et au monde.

Le Temps: Vous avez passé 30 ans dans les négociations commerciales. Quel est votre plus vieux souvenir?

Luzius Wasescha: Cela remonte à 1980-1981, lors des négociations à l’AELE. Il fallait harmoniser les formulaires d’enregistrement de médicaments et on avait une objection d’un autre négociateur. Je l’ai invité pour un dîner et j’ai su que c’était lui qui avait mis sa créativité dans le développement de son formulaire et qu’il allait partir à la retraite. Je me suis dit que son successeur ne voudrait pas travailler sur le formulaire de son prédécesseur, qu’il voudrait montrer sa créativité avec un effort minimum. On a eu un accord une année plus tard!

– Quelle est la négociation qui vous a paru la plus difficile?

Certaines phases du Cycle de l’Uruguay étaient difficiles. Le chef extrêmement dynamique, feu David de Pury, nous avait entraînés après six mois de négociation à parler de la phase finale. Il y a eu 36 phases finales et cela a duré huit ans. Il voulait que l’on produise des tactiques, des idées pour faire avancer les négociations. Il était impatient. Le poids de la Suisse n’était pas énorme et les choses allaient très lentement.

La deuxième négociation difficile a été quand l’UE a changé ses règles d’origine, qui aurait menacé des milliers d’emplois en Suisse. Il fallait convaincre la Commission européenne qu’elle faisait fausse route. En résumé, on devait convaincre les partenaires que c’était aussi dans leur intérêt, qu’il ne s’agissait pas d’une lubie suisse.

– Une négociation qui n’a pas abouti?

– Le Cycle de Doha bien sûr. Sinon, la première négociation bilatérale avec l’UE sur le marché de l’électricité, où le résultat n’a pas pu être consolidé à cause de la votation populaire. Résultat: nous avons travaillé pour les yeux de la princesse.

– Vous avez connu durant votre carrière beaucoup de personnalités. Laquelle vous a marqué?

– J’étais impressionné par la technique que Peter Sutherland a utilisée pour conclure le Cycle de l’Uruguay. J’avais beaucoup d’atomes crochus avec Renato Ruggiero. Question de mentalité, c’est un Latin comme moi; donc il n’y a pas de problème de communication. Mike Moore était un gars brillant mais difficile à comprendre à cause de son accent de docker néo-zélandais. Et Panitchpakdi Supachai était et est toujours une sorte de mandarin navigant sur son nuage et ne percevant pas ou ne voulant pas percevoir les choses que l’on pourrait faire de mieux dans son entourage.

– Et Pascal Lamy?

– Lorsqu’il était encore commissaire, il a été victime de cette vision de vouloir s’impliquer lui-même dans la négociation, dès le début. Quand on a une négociation technique, cela aboutit à transformer les ambassadeurs en eunuques. Ces derniers sont réduits à préparer uniquement les réunions. C’est une erreur. Il était intéressant de voir Pascal Lamy dire à Cancun que l’OMC était une institution médiévale. En devenant directeur, il a pris la carrure d’un chevalier et a équipé ses fantassins avec les moyens modernes. C’est lui qui s’est adapté à l’institution. Il a fait beaucoup de choses formidables, notamment en engageant tous les moyens pour donner à l’OMC une place crédible au sein des organisations internationales.

– Quelles sont vos relations avec l’agriculture suisse?

– Elles sont excellentes. Nous dépensons beaucoup pour notre agriculture, mais, le résultat, c’est que nous avons une des agricultures les plus belles, et la beauté a un prix. J’ai toujours regardé notre politique non seulement sous un angle économique, mais aussi sous celui de la dignité humaine. Pour une famille de paysans, abandonner un domaine qui a été exploité par des générations, c’est comme si l’on abandonne ses ancêtres, et cela peut ébranler un être humain. J’ai toujours dit aux paysans que le jour viendra où ils se trouveront sans protection à la frontière. C’est pourquoi, il valait mieux rentrer dans un processus de réforme plutôt que de se braquer et d’être exposé à un grand saut qui sera insupportable pour beaucoup d’entre eux.

– Quels souvenirs gardez-vous des conseillers fédéraux avec lesquels vous avez travaillé?

– J’ai toujours apprécié les personnalités les plus diverses. Par exemple, Kurt Furgler, avec lequel il fallait courir le matin à Punta del Este – le sport n’était pas mon fort – pour le lancement de l’Uruguay Round. Avec Pascal Delamuraz, on s’entendait très bien, mais son entourage a toujours eu des réserves à mon égard car je n’étais pas politiquement correct. Avec Pascal Couchepin, on s’entendait bien et l’on s’engueulait bien; nous étions très complémentaires. Joseph Deiss était le spécialiste des questions les plus complexes. Ce qui était admirable chez lui, c’est qu’il pouvait tenir tête aux Brésiliens, aux Indiens. En 2008, Doris Leuthard a eu le courage de remonter les bretelles à Pascal Lamy quand celui-ci est parti en alcôve avec ces six-sept ministres, laissant les autres en position d’attente. Doris Leuthard savait utiliser tous les outils à sa disposition. C’est là où l’on reconnaît un bon négociateur. Il ne faut pas toujours perdre son temps à chercher dans le règlement ce qui est permis ou pas. Enfin, j’ai passé un temps précieux avec M. Schneider-Ammann: son tempérament si merveilleusement bernois qu’il est souvent mal compris, sa vivacité d’esprit, sa façon de motiver ses collaborateurs et sa générosité m’ont permis de finir ma carrière en beauté.

– Avec le recul, avez-vous le sentiment d’avoir vécu l’âge d’or du multilatéralisme?

– J’ai vécu des moments extraordinaires, car le système fonctionnait par la méthode de la libéralisation progressive. Aujourd’hui, c’est bloqué. Quel est le ministre qui, à côté de tous les problèmes économiques qu’il rencontre, veut encore se farcir l’OMC? C’est très grave car, finalement, ce sont ces règles-là qui font que les grands ne peuvent pas faire ce qu’ils veulent.

– N’y a-t-il plus que la voie bilatérale?

– Les accords bilatéraux sont très souvent des accords qui n’ont aucune innovation; on copie, on paraphrase l’OMC. Avec le temps, les gens réaliseront qu’il faut revenir à l’OMC. Avec la chaîne de valeur globalisée, les produits ont de multiples origines. Autrefois, une entreprise comme ABB comptait 9000 sous-traitants, principalement en Suisse et en Allemagne. Aujourd’hui, ils viennent du monde entier. La Suisse a réussi à avoir une bonne situation dans ce contexte grâce à nos entreprises qui ont réussi à s’intercaler dans les chaînes globales de création de valeur. Les accords de libre-échange par rapport à ces chaînes de valeur sont des obstacles.

– L’émergence des acteurs du Sud et la globalisation accélérée complique-t-elle les négociations?

– Bien entendu. Regardez cette initiative de Pascal Lamy avec «Made in the World». Un iPhone, par exemple, est fabriqué en Chine, mais cela ne représente que 2 à 5% de sa valeur ajoutée. Pourtant, statistiquement, c’est un produit chinois. Alors, quand les Américains disent qu’ils ont un énorme déficit à l’égard de la Chine, ce n’est pas forcément vrai.

– Pourrait-on imaginer que ce soit les pays du Sud qui donnent une impulsion au multilatéralisme?

– Non, je ne crois pas. Cela doit venir du secteur privé. Pour l’heure, le secteur privé pèche par confort. Les pays tels que le Brésil, l’Inde ou la Chine n’ont pas réussi à développer un dialogue aussi poussé avec leurs entreprises que ce que font les Américains ou les Européens.

– Le Cycle de Doha a été baptisé cycle du développement, cela fait-il sens?

– Au moment du lancement en 2001, le négociateur américain Robert Zoellick estimait qu’en amplifiant le commerce, un pays pouvait se développer. En revanche, pour les Indiens, il s’agissait de rééquilibrer la donne pour que les pays comptant une grande population aient un poids plus grand que les pays industrialisés. La déclaration de Doha est un chef-d’œuvre d’un point de vue diplomatique, mais avec les ambiguïtés constructives de concilier des intérêts et des attentes trop différentes. On les a toutes prises en compte, on les a bien mélangées avec un langage très alambiqué pour que chacun s’y retrouve, mais ce n’est pas opérationnel.

– Peut-on jeter ce cycle à la poubelle?

– Le dilemme du négociateur... Que tirer d’une telle constellation, après les changements radicaux qu’il y a eu depuis Doha? Cela ne peut qu’être un résultat très très modeste, alors cela vaut-il la peine de se battre pour cela? Mais si nous laissons tomber, les problèmes restent. Essayons de terminer ce que l’on peut terminer.

– Parlons d’Europe. Dans quel état d’esprit sont nos partenaires européens vis-à-vis de la Suisse?

– Vous avez le discours officiel qui soutient que nous sommes des gens appréciés avec une bonne réputation dans le monde. Moi je dirais que le monde entier n’a rien à faire de nous. Il faut que l’on ait un problème sérieux et que l’autre partie le sente aussi comme un problème. C’est là où nous avons péché dans le passé. Par exemple, les Zurichois ont ignoré les habitants du sud de l’Allemagne qui se plaignent depuis 20 ans à cause des nuisances sonores des avions de Zurich. Il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils aient de la sympathie pour des gens qui ignorent leurs problèmes. D’ailleurs, regardez tout ce que les nouveaux membres de l’UE ont dû accepter comme réformes pour devenir membres. Ces pays ne comprennent pas du tout que le pays le plus riche puisse avoir des problèmes à reprendre une moyenne qui a été développée par eux.

– Nos relations avec l’Europe ne deviennent-elles pas marginales?

– Regardez le secteur horloger; son marché principal n’est pas l’Europe. Quant à l’industrie pharmaceutique, elle vise davantage les Etats-Unis. Le marché européen reste certes important mais il n’y a pas de croissance. La situation est difficile, mais les entreprises suisses se débrouillent. Je ne suis pas du tout pessimiste du point de vue économique, mais politique. Nous sommes marginalisés en Europe et l’Europe est marginalisée dans le monde. Certains rigolent avec méchanceté quand quelque chose va mal dans la maison européenne. Mais quand la maison européenne s’écroule, nous qui sommes sur le balcon sommes les premiers à être touchés. Cette attitude n’est pas logique.