Boissons

En Suisse, les micro-brasseries continuent de se multiplier

Le phénomène entamé il y a une quinzaine d’années ne faiblit pas. Le nombre de fabricants de bières a doublé en cinq ans. La tendance au «consommer local» encourage les amateurs à se lancer. Mais le passage au professionnalisme n’est pas aisé

Les Suisses ne boivent pas plus de bières qu’avant. Depuis une dizaine d’années, ils en consomment entre 430 et 450 millions de litres par an, soit entre 54 et 58 litres chacun.

La production suisse, elle, a même baissé, depuis un pic en 2008 à 362 millions de litres. En revanche, celle-ci se fragmente. Lentement et en tout petits morceaux. Le phénomène a débuté il y a une quinzaine d’années et il ne faiblit pas. En cinq ans, le nombre de brasseries a doublé. Elle a même octuplé depuis 2000. A fin 2015, 664 fabricants de bières étaient inscrits au registre de l’administration fédérale des douanes.

On ne compte plus les amateurs qui se lancent dans l’aventure du brassage artisanal. Sur internet, les «kits brasserie» ne coûtent que quelques centaines de francs et suffisent à lancer un petit brassin dans une cuisine ou un garage. Ca commence par 20 litres, puis 100, puis 1000, et parfois bien plus encore.

Au fil des ans, certaines micro-brasseries se sont fait un nom à l’échelle supra-régionale et sont parvenues à s’insérer dans les circuits de distribution. La Brasserie des Franches Montagnes (BFM), à Saignelégier (JU), de celles des Trois Dames, à Sainte-Croix (VD), ou de Dr Gab’s, à Savigny (VD) en sont les exemples romands les plus flagrants.

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Alternatives aux bières lager

Chaque micro-brasserie a son parcours et sa spécialité. Et toutes semblent trouver des adeptes. Tout a commencé il y a une quinzaine d’années, lorsque les Suisses, inondés par les bières de type lager, vendues par les grands fabricants industriels, ont peu à peu découvert de nouveaux goûts plus typés, venus de Belgique, notamment. Les palais ont évolué et des spécialités locales se sont fait une place dans les festivals, dans certains bars et dans les réfrigérateurs des privés. «Y’en a marre de boire de la pisse», résume ainsi un internaute, sur le site labière.ch.

Cette plate-forme a été créée en 2013 par Raphaël Chabloz. «Je trouvais qu’il manquait un agenda qui recense les rendez-vous autour de la bière, comme les journées portes ouvertes ou les fêtes de la bière». Ce journaliste lausannois, «connaisseur mais pas expert», s’avoue aujourd’hui un peu dépassé par l’ampleur du phénomène. Des dizaines de brasseurs émergent chaque mois, les événements se multiplient et les sollicitations aussi. «Le procédé de fabrication est beaucoup plus facile que celui du vin, par exemple. C’est aussi pour ça que le nombre de brasseurs explose», explique-t-il.

La Vouivre ne veut pas basculer

Si débuter est aisé, grandir l’est beaucoup moins. Certains s’y sont essayés, mais ont fini par renoncer à gagner leur vie en mélangeant le houblon, le malt et les levures. Née en 2010 à Cortaillod (NE), La Vouivre a déjà largement dépassé le stade de l’expérimentation – une société n’est assujettie à l’impôt fédéral que si elle produit plus de 800 litres par an et qu’elle en fait commerce.

Mais elle est précisément arrivée à ce point de basculement, entre amateurisme et professionnalisme. Elle prévoit de produire cette année un maximum de 20 000 litres de bière. Mais pas davantage, parce que «nous ne voulons pas en faire une activité professionnelle», explique Lionel Ferchaud, l’un des trois associés, qui gagne sa vie dans la sous-traitance horlogère. Le brassage les occupe un jour par semaine. Et ils comptent un employé à 40%. Rentable, la petite entreprise ne va pas non plus réduire la voilure, car «il faut un certain volume pour couvrir les charges fixes».

Le «consommer local» a aidé Boxer

«Les jeunes brasseurs ne se rendent parfois pas compte des investissements nécessaires pour dépasser le stade de l’amateurisme», explique Peter Keller, le directeur de La Bière Boxer. En Suisse romande, Boxer, installée à Yverdon-les-Bains (VD) depuis 2013, est la plus grande des petites brasseries, avec ses quelque 5 millions de litres produits chaque année.

La tendance vers une consommation plus locale a deux avantages, selon son patron. D’abord, elle encourage les petites brasseries à se lancer et permet aux consommateurs de découvrir de nouvelles variétés. Ensuite, commercialement, «l’envie de «consommer local» nous a bien aidés. Les grandes enseignes nous ont approchés parce qu’elles ont aussi voulu profiter de cette nouvelle demande». Aujourd’hui, les Boxer se sont fait une place dans les rayons de Denner, Coop et Landi.

Mais, rançon de la gloire, Boxer a dû réduire son éventail de variétés pour stabiliser sa production et mieux gérer la croissance. Malgré son envol et ses volumes, elle ne détient que 1% du marché suisse de la bière. Une goutte d’eau.


Les grands brasseurs suisses sont sous pression

Seul 1 litre de bière sur 100 est produit par les micro-brasseries. Selon l’association suisse des brasseries. (ASB), les 99 autres litres sont encore écoulés par les cinquante plus grandes entreprises du pays. Parmi elles, Carlsberg et Heineken, détiendraient quelque 70% du marché suisse – un chiffre non officiel.

Le groupe danois Carlsberg a racheté Feldschlösschen en 2000. L’entreprise de Rheinfelden (AG) emploie quelque 1300 personnes en Suisse. Elle ne donne pas le détail de sa production. Impossible, par exemple, de savoir comment se porte Cardinal, qu’elle a rachetée en 1991 avant de la déménager de Fribourg vers l’Argovie en 2010.

Onze marques de bières

Néanmoins, comme elle l’écrit sur son site internet, «Feldschlösschen, c’est bien plus que Feldschlösschen». Son portefeuille de onze marques englobe aussi Kronenbourg, 1664, Bière Valaisanne, Schneider Weisse, Tuborg ou Warteck. La production totale s’élève à 340 millions de litres par an, selon l’entreprise. Mais ce chiffre inclut ses eaux, Arkina et Rhäzünser, et son soda, Schweppes.

Le numéro deux national est le groupe néerlandais Heineken, basé à Lucerne. Il emploie 760 personnes dans le pays et revendique 20% du marché local, grâce à sa marque éponyme, aux bières locales Calanda, Eichhof ou Ittinger et à ses bières importées comme Amstel, Desperados, Sagres ou Fosters.

Le franc fort pèse aussi

Mais ces grands fabricants sont sous pression. Là aussi, le franc fort joue son rôle. Marcel Kreber, directeur de l’ASB, cite la concurrence étrangère – les importations ont progressé de 86 à 118 millions de litres par an depuis 2008, la baisse du nombre de touristes buveurs de bières que sont les Anglais, les Néerlandais et les Allemands, ainsi que la pression sur les marges exercée par la grande distribution.

En outre, le durcissement de la réglementation sur la vente d’alcool et l’interdiction de fumer dans les bars font que «les Suisses n’ont jamais bu aussi peu de boissons alcoolisées qu’aujourd’hui», conclut-il.

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