Est-ce l’un des postes les plus compliqués de l’ère numérique? C’est possible. Mais manifestement, la mission ne l’effraie pas. Le 1er octobre prochain, Florence Henguely deviendra suppléante du préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT). Cette Fribourgeoise de 39 ans sera ainsi la numéro deux d’une autorité au cœur de toutes les attentions. «C’est vrai, la thématique de la protection des données touche l’ensemble de la société, sourit-elle. Il y a les attentes des citoyens qui exigent, à juste titre, que leurs informations sensibles soient mieux protégées. Les géants de la technologie modifient sans arrêt leurs services. Il y a l’administration publique, qui se numérise rapidement, et à laquelle nous devons souvent rappeler ses responsabilités. Et le cadre légal suisse, qui évolue aussi…» Dès septembre 2023, la nouvelle loi sur les données entrera en effet en vigueur.

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C’est donc une mission titanesque qui attend Florence Henguely à Berne. Mais aujourd’hui déjà, cette détentrice d’un master en droit de l’Université de Fribourg est confrontée, au niveau local, à toutes ces thématiques. Depuis 2019, elle est préposée cantonale à la protection des données. «Bien sûr, certains citoyens estiment toujours qu’ils n’ont rien à cacher et que la protection de leurs données n’est pas importante. Mais l’actualité sensibilise certains d’entre eux sur le traitement de leurs données.» Car la situation peut très vite évoluer, poursuit la responsable: «Prenez le récent arrêt de la Cour suprême américaine autorisant la criminalisation de l’avortement: du jour au lendemain, des citoyens se rendent compte, aux Etats-Unis, que des données de localisation ou des recherches sur le web peuvent être utilisées contre eux. Protéger nos données est fondamental.»

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Dossiers ultrasensibles

A Fribourg, Florence Henguely traite déjà des dossiers ultrasensibles. Notamment dans le domaine scolaire. «Des parents s’adressent à nous pour savoir s’ils peuvent s’opposer à la publication de photos de leurs enfants en lien avec leurs activités scolaires. D’autres nous demandent si la création de groupes WhatsApp pour leurs enfants est une bonne idée – nous le déconseillons, car des données partent à l’étranger, et pour des questions de cyberharcèlement», poursuit Florence Henguely. Il y a aussi des questions aiguës dans le cadre professionnel. «Prenez un groupe de discussion sur un réseau social comprenant des employés de l’Etat: si l’un d’eux est en arrêt maladie, et qu’il publie dans ses «statuts» des photos de lui à la plage, cela peut causer de profonds malaises. Nous sommes là pour répondre à toutes ces questions.»

De manière plus terre à terre encore, il y a la question de la vidéosurveillance. «De plus en plus de particuliers, mais aussi l’administration, veulent installer des caméras, ce qui pose de nombreuses questions. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’ils ont le réflexe de consulter notre autorité avant de passer à l’acte. Et on voit que les citoyens essaient de faire au plus juste.»

Pour la suite, une aspirine s’impose presque. Car Florence Henguely doit aussi analyser certaines pratiques d’administrations communales, voire cantonales. «Il y a une tendance importante de sous-traiter l’informatique, voire le traitement de données, détaille-t-elle. Et ces fournisseurs externes doivent être contrôlés. Mais pas tout le monde a la même définition d’un sous-traitant…» Un autre dossier occupe la préposée cantonale, les cyberattaques. «Il y a une crainte réelle, et justifiée, de nombreux citoyens par rapport à leurs données personnelles, si leur commune ou leur canton devait se faire pirater: nous devons accompagner les plans de secours mis en place pour limiter les atteintes, pour faire en sorte que l’administration continue de fonctionner et que les informations détenues par l’administration soient protégées.»

Des choix à faire

A Fribourg, Florence Henguely est quasi seule, au niveau opérationnel, pour gérer ces dossiers: elle travaille à 80% (les 20% restants étant dédiés à des formations) et est assistée par une juriste spécialisée en protection des données. Parfois, des stagiaires l’épaulent aussi. C’est peu, trop peu. «De nouveaux dossiers arrivent en permanence sur notre bureau. Et nous devons fixer des priorités, c’est une évidence. C’est le cas pour nous, c’est le cas pour des préposés pour d’autres cantons. C’est ainsi, nous faisons au mieux au vu des circonstances et des ressources à disposition.»

A Berne, elle pourra compter sur une équipe d’environ une trentaine de personnes. Suppléante du préposé fédéral Adrian Lobsiger, Florence Henguely devra, là aussi, faire des choix. «Le domaine d’intervention, au niveau fédéral, est logiquement plus vaste, puisque l’administration fédérale, mais aussi les privés sont sous notre surveillance. Mon travail consistera aussi à servir de point de liaison pour tous les préposés au niveau romand.» Et les tâches ne vont pas manquer: ces derniers mois, on a vu le préposé fédéral se positionner et enquêter concernant la collecte des coordonnées pour le traçage des infections liées au covid dans les cantons de Vaud et du Valais, le site web en perdition Mesvaccins.ch ou encore le piratage de cabinets médicaux neuchâtelois, révélé par Le Temps.

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Un avis clair

Les services d’Adrian Lobsiger ont parfois été accusés de mollesse dans le traitement, parfois jugé trop long, de dossiers. Qu’en pense sa future collaboratrice? «D’abord, examiner des dossiers complexes prend du temps. Ensuite, prenez par exemple la volonté de la Suva d’externaliser des données personnelles par un cloud exploité par Microsoft: le préposé a pris une position importante, en demandant à la Suva de réévaluer son projet rapidement.»

Logiquement, Florence Henguely ne veut pas donner de couleur politique à son action. Mais elle a déjà un avis clair sur la gestion des données. «Nous possédons en Suisse d’excellentes compétences informatiques, des écoles de pointe, privilégier des solutions locales permet de meilleures gouvernance et maîtrise des données.»

Dans un milieu très masculin, Florence Henguely se sent-elle un rôle de modèle pour les femmes? «J’ai été conseillère juridique à l’Institut agricole de l’Etat de Fribourg, un milieu aussi masculin. Aujourd’hui, je vois que j’ai des homologues féminines notamment à Zurich, dans les cantons de Vaud et de Soleure.»


Profil

1983 Naissance à Fribourg.

2013 Master of Law à la Faculté de droit de l’Université de Fribourg.

2014-2019 Juriste spécialiste au sein de l’Autorité cantonale de la transparence, de la protection des données et de la médiation (ATPrDM) à 50%.

2015-2020 Conseillère juridique au sein de l’Institut agricole de l’Etat de Fribourg - Grangeneuve (50%).

2019 Préposée ad interim à la protection des données au sein de l’ATPrDM (5 mois à 50%).

De 2020 à fin septembre 2022 Préposée cantonale à la protection des données (80%).

Dès octobre 2022 Suppléante du préposé fédéral à la protection des données.