Le Temps: Si vous deviez retenir trois dates dans votre carrière de président, lesquelles seraient-elles?

Jean-Pierre Roth: J’aimerais tout d’abord lever une ambiguïté, ma carrière à la direction générale de la BNS porte sur quinze ans, dont neuf en tant que président. Cette fonction confère certes certaines prérogatives, mais les trois membres du directoire s’occupent ensemble du pilotage de la BNS. C’est la raison pour laquelle je préfère dresser une rétrospective sur quinze ans.

La première période importante remonte à 1996-97, j’étais alors vice-président, au moment de l’affaire des fonds en déshérence. Ce fut une époque très intense. Vous découvriez alors en écoutant la radio le matin que le sénateur américain Alfonse D’Amato venait de trouver un nouveau document apportant un éclairage inédit sur la manière dont la Suisse avait transféré des fonds durant la Deuxième Guerre mondiale. La situation évoluait du jour au lendemain.

La deuxième période, qui est passée totalement inaperçue dans la presse, c’est la fantastique révision de la loi sur la Banque nationale, entrée en vigueur en 2004. Je l’ai accompagnée dans sa phase parlementaire, ou il y a eu quelquefois volonté de modifier le texte. Au final, la loi a néanmoins été votée sans aucune modification. Je la tiens pour un modèle en termes de compétences et d’indépendance octroyées à la BNS. La dernière période importante est bien entendu la crise financière que nous avons traversée en 2008-2009.

– L’euro ne figure pas dans ces dates clés…

– L’euro est arrivé en même temps que la crise des fonds en déshérence. Or d’un point de vue émotionnel, ce dossier était beaucoup plus tendu. Comme les choses se sont finalement passées tellement bien avec la monnaie unique européenne, j’en suis arrivé à oublier l’importance du phénomène… Il est néanmoins vrai qu’avant son introduction, nous nourrissions des craintes certaines.

– Quelle genre de peurs?

– En premier lieux celle de perdre notre indépendance, de ne plus pouvoir fixer nos taux seuls. Nous craignions d’énormes mouvements sur les changes si nous changions notre politique monétaire alors que la BCE observerait le statu quo. Nous redoutions une déstabilisation du franc. La deuxième peur était totalement inverse. Nous craignions de devenir la monnaie alternative, la valeur refuge par excellence, en cas de problèmes dans la zone euro.

Lorsque l’on lira plus tard l’histoire de la BNS, les chercheurs se rendront compte que notre communication était relativement simple entre 1997 et 1999. Nous jouions l’apaisement. «L’euro va venir, mais n’ayez aucune crainte car finalement, la Suisse ou la zone euro, c’est la même chose: même objectif de stabilité des prix, même structure fondamentale de l’économie.» Officiellement, nous n’attendions donc rien de spectaculaire.

L’étape cruciale, dans ce processus, a été notre première décision en matière de taux d’intérêt, en 1999. Très rapidement, nous nous sommes aperçus que le marché opérait une distinction claire entre l’euro et le franc et que notre devise gardait sa volatilité propre. En dix ans, le différentiel d’intérêt entre la Suisse et l’euro – élément essentiel pour jauger l’indépendance d’une monnaie – a pu varier fortement, allant jusqu’à un maximum de 2,25 points de pourcentage et un minimum de 1.

– Vous êtes plutôt eurosceptique. Si nous devions adhérer à l’Union européenne d’ici à quelques années, seriez-vous d’avis qu’il faut rester à l’écart de l’euro?

– Il n’est par forcément acquis que nous puissions adhérer à l’UE sans reprendre l’euro, car ce dernier fait partie de l’acquis communautaire. Par ailleurs, je ne sais pas si les Européens seraient très heureux de nous voir rejoindre la zone euro!

– Pourquoi?

– Parce que la Suisse aurait un impact très direct sur tous les critères de convergence. Si nous étions dans la zone euro, nous serions un pays de référence pour les critères de Maastricht, avec les plus bas taux d’intérêt et les plus bas taux d’inflation. En clair, cela rendrait l’adhésion plus difficile pour certains pays qui n’y sont pas encore.

Par ailleurs, je tiens à souligner que nous sommes dans une situation monétaire totalement différente de tous les pays qui ont accédé à la zone euro: nous sommes le seul pays à avoir des incitations négatives. En accédant à l’euro, les Italiens obtenaient par exemple des taux d’intérêt plus bas, tout comme les Grecs. Qu’obtiendrait la Suisse? Une hausse des taux, ce qui signifierait que le Suisse devrait payer plus cher son hypothèque et vivre avec une inflation supérieure d’un point en moyenne à ce qu’elle est aujourd’hui.

– Il y a néanmoins une incitation positive, celle de ne plus avoir de soucis de changes…

– Je n’ai pas le sentiment que l’industrie d’exportation se plaigne beaucoup, depuis quelques années. Le marché européen est certes très important puisqu’il représente 70% de notre commerce extérieur, mais la Suisse a cette particularité d’être plus globale que les autres pays européens.

– La politique monétaire est devenue plus prévisible. Y voyez-vous des inconvénients?

– Je préfère parler d’action des banques centrales que de politique monétaire. Cette dernière doit être transparente, afin que le marché la comprenne et l’anticipe. En dix ans, notre gestion du Libor ne nous a échappé qu’une seule fois. C’était en été 2008, lorsqu’il y a eu une énorme demande de francs suisses venue des pays de l’Est. Grâce à un accord de swaps avec la Banque centrale européenne, nous avons pu alimenter le marché via une adjudication gigantesque de liquidités. Le taux était alors monté à 3% alors que notre objectif était de 2,75% et que la prochaine étape devait être à la baisse.

Depuis l’an dernier, les banques centrales ont par ailleurs été coiffées d’une nouvelle prérogative: celle de prêteur en dernier ressort. Et là, la transparence est totalement contre-productive.

– C’est-à-dire?

– Prenons l’exemple de Northern Rock en Grande-Bretagne. Lorsque le marché a su que celle-ci recevait de la liquidité de la Banque d’Angleterre, sa clientèle s’est précipitée à ses guichets et l’établissement a dû être nationalisé. L’idéal serait d’intervenir en secret, mais c’est totalement illusoire, ne serait-ce que parce que les bilans des banques centrales sont publiés.

En Suisse, la BNS publie son bilan trimestriellement. Chaque opération d’envergure y transparaît. Nous n’avons par exemple jamais donné de chiffres sur le montant de nos interventions sur le marché des changes, mais il suffit d’observer le poste des devises pour arriver à une approximation. Le secret est relatif dans les banques centrales.

– Quelles sont les recettes qui permettraient d’éviter une crise telle que celle que nous venons de traverser. Faut-il réinventer la politique monétaire et lui adjoindre de nouveaux buts, à côté de celui du contrôle de l’inflation, par exemple celui de veiller à contrôler le prix des actifs ou l’endettement global?

– Nous avons vécu une période trop intense pour ne rien entreprendre. Mais que faire? Agir en fonction de l’évolution boursière revient à tenter de répondre à des questions extrêmement délicates. Si la bourse est euphorique – la définition de cet état est elle-même problématique – devons-nous monter les taux d’intérêt? Quel sera l’impact de ce resserrement sur le marché, compte tenu du fait que les bourses sont dans une mouvance internationale sur laquelle les taux n’ont pas d’impact? Est-ce qu’il faut casser l’économie domestique pour freiner la bourse?

Sur le papier, tenir compte du prix des actifs peut paraître séduisant, mais c’est extraordinairement complexe. Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait actuellement, dans le cercle des banques centrales, la conviction que le taux d’intérêt doit être l’instrument à engager pour limiter l’euphorie.

– Quelles sont alors les réflexions en cours?

– Elles portent sur les moyens d’éviter que la réglementation accentue les phénomènes d’euphorie: introduire des mesures qui évitent d’être pro-cyclique. Ainsi en est-il de notre idée de redéfinir les ratios de capital des banques: lorsque la situation est saine, les banques doivent accumuler des fonds propres et donc être moins enclines à donner du crédit. Lorsque les conditions se détériorent, il doit leur être permis de libérer du capital ou en tout cas d’éviter une augmentation de capital. Cette réflexion est en discussion au sein du comité de Bâle chargé de la surveillance bancaire internationale et devrait déboucher sur des principes d’ici à la fin de cette année.

– Explorez-vous d’autres pistes?

– Il paraît difficile d’engager la politique monétaire pour un autre objectif que la stabilité des prix. Je note que si, entre 2005 et 2007, les banques avaient été freinée dans leurs octroi de crédit parce que les exigences en capital se renforçaient, nous aurions eu un mécanisme qui aurait peut-être été efficace.

– Ne faudrait-il pas se concerter davantage au niveau international?

– Si le comité de Bâle prend des mesures de renforcement du capital des banques, cela s’appliquera en même temps partout. Nous sommes néanmoins en changes flottants et cela implique des divergences. En matière de taux d’intérêt, il n’y a jamais de concertation, sauf exceptions majeures.

– On observe néanmoins une assez grande simultanéité…

– Oui, on entend souvent dire que la BCE et la BNS, c’est bonnet blanc, blanc bonnet. Mais il ne faut pas confondre causalité et corrélation. Nous réagissons tous deux aux mêmes phénomènes extérieurs, ce qui ne veut pas dire que nous nous soyons entendus.

– L’ère de l’inflation faible est-elle en passe de s’achever?

– La stabilité des prix – une inflation comprise entre 0 et 2% en Suisse – va être préservée au cours des prochaines années, j’en suis convaincu. Car le mandat assigné à la BNS sur ce point est clair. Nous agirons dès que nécessaire, tout comme la BCE agira.

– Il n’empêche que dans les milieux politiques européens, certaines voix s’élèvent pour remettre en cause l’indépendance des banques centrales…

– Les banques centrales sont justement indépendantes pour ne pas avoir à subir de pressions politiques! Ces prochaines années, l’intérêt de la politique sera de ralentir le plus possible les mesures correctrices, de manière à ce que la croissance soit la plus forte possible.

– Une politique monétaire plus souple permettrait également de générer un peu d’inflation, ce qui diminuerait la dette relative des pays…

– Diminuer la dette des Etats en laissant filer l’inflation serait une lâcheté absolue, car ce sont les plus faibles revenus, ceux dont les salaires ne sont pas indexés, qui subissent de plein fouet la hausse des prix. Ceux qui sont bien dotés en patrimoine et en revenus trouvent tous les moyens pour se protéger à cet égard. C’est la manière la plus honteuse de faire de la politique fiscale!

– Où nous situons-nous dans le cycle des taux?

– Nous sommes à zéro, cela ne peut aller que dans un sens (rires). Quand allons-nous monter les taux? Je ne sais pas.