Le Temps: Saviez-vous, avant le sommet du G20 à Londres, que les travaux de l’OCDE allaient être utilisés pour placer quatre de vos membres – la Suisse, l’Autriche, la Belgique et le Luxembourg – sur ce qu’on appelle la «Liste grise»?

Angel Gurría: Pour nous, il n’y a pas de liste, d’aucune couleur. Il y a seulement des critères pour l’échange d’informations, avec des pays qui les ont adoptés ou se sont engagés à le faire. Depuis le début, c’est-à-dire il y a huit ans, nous travaillons sur 84 juridictions qui font l’objet d’évaluations régulières. L’une de ces juridictions est la Suisse. Depuis le début du processus, rien n’a changé, si ce n’est que notre travail a été mis sur une feuille de papier, sur une page, pour que les chefs d’Etat [du G20] puissent le lire.

– Mais la Suisse se plaint que vous ne l’ayez pas correctement informée…

– En marge de la réunion des ministres à Londres, j’ai donné au président Merz, de la main à la main, une copie de la formulation révisée pour le G20. Elle disait déjà que la Suisse s’était engagée à adopter les critères de l’OCDE. Et depuis le mois d’octobre 2008, j’ai eu des contacts avec tout le monde – premiers ministres, ministres, hauts fonctionnaires, experts… – pour dire que la tolérance envers la non-coopération [dans la lutte contre l’évasion fiscale] était en train de disparaître.

Puis il y a eu cette réunion ministérielle en octobre à Paris convoquée par la France et l’Allemagne – qui a évoqué une «liste noire» incluant la Suisse. Ça a donné lieu à des critiques parce que nous étions présents. Mais lorsqu’un membre nous demande de le soutenir, nous le faisons. Quand la Suisse a soulevé des objections, nous avons compris, mais notre réaction a été de dire: il y a une nouvelle ambiance, beaucoup plus dure. Plutôt que de vous offenser, essayez de comprendre ce que cela veut dire. Regardez les implications, plutôt que de faire grand cas de l’incident. Et essayez de venir aux réunions, pour avoir votre mot à dire! Nous avons aussi recommandé que la Suisse fasse un mouvement unilatéral en direction de l’échange d’informations.

– Quelle a été la réaction suisse, à ce moment-là?

– Ils ont soulevé divers arguments pour dire que la réunion n’aurait pas dû avoir lieu. Mais elle a eu lieu! La question, c’est: que faire ensuite, pour faire partie de la solution? J’ai essayé de dire: s’il vous plaît, concentrons-nous sur le vrai message. En faisant cela, j’ai assumé ma responsabilité envers un membre, la Suisse, pour lequel j’ai beaucoup d’attention, et avec lequel les relations avaient jusque-là été très bonnes. Ça a été un premier pas pour que la Suisse comprenne la nouvelle ambiance qui régnait.

Ensuite, en décembre, nous avons échangé des centaines de documents avec le G20. Dans l’un d’eux, il y avait une référence à la Suisse et au Luxembourg, les décrivant comme des Etats à secret bancaire excessif. Quand ce papier est apparu, la Suisse a exprimé son étonnement: que faites-vous, pourquoi faites-vous ça? On en arrive au chapitre deux, le forum de Davos [en janvier, ndlr]. J’ai expliqué que la marge de manœuvre politique était épuisée. Il y avait une crise comme on n’en avait jamais vu. Les ministres des Finances ne pouvaient pas demander des efforts à leurs contribuables s’il suffit à certains de prendre le train pour échapper aux impôts! Ça a été l’objet de ma seconde conversation avec les Suisses, et je me suis fait tirer les oreilles par M. Gerber, par Mme Leuthard.

A nouveau, j’ai prêté une très grande attention à leurs inquiétudes. Mais le 5 mars, le mot sanctions, ou plutôt «actions défensives», a été brandi. Des Etats nous disaient «nous sommes attaqués, nous allons nous défendre». J’ai communiqué toutes ces informations le jour avant aux ambassadeurs des pays concernés, dont la Suisse. L’OCDE a presque 50 ans, et ce que je peux vous dire, c’est que des sanctions infligées par des pays membres contre d’autres membres sont la dernière chose que nous souhaitons.

Le 12 mars, j’ai donc invité, à un déjeuner chez moi, le ministre de la Justice du Luxembourg avec deux hauts fonctionnaires suisse et autrichien, ainsi que leurs ambassadeurs. Au début, il y a eu beaucoup d’acrimonie. Mais à la fin, j’ai conclu en leur disant: «S’il vous plaît, croyez-moi, la partie est terminée. Il va falloir bouger.»

Nous nous sommes mis d’accord, à leur demande, pour que je leur envoie une lettre disant: aucun de vos pays n’est un paradis fiscal, la confidentialité est une obligation lors des échanges d’informations fiscales, et cet échange peut être refusé si la confidentialité n’est pas garantie. Je leur ai garanti qu’il n’y aurait pas de «parties de pêche», de fishing expeditions, qu’ils ne recevraient pas les pages de l’annuaire téléphoniques pour savoir si les gens qui s’y trouvent ont des comptes chez eux. Et la Suisse, l’Autriche, le Luxembourg et la Belgique se sont engagés à adopter le standard de l’OCDE en matière d’échange d’informations.

– Que s’est-il passé au moment du G20? Là aussi, les Suisses se plaignent de n’avoir pas été informés assez vite.

– Nous avons eu deux heures pour actualiser notre rapport, et nous avons recueilli les commentaires des quatre pays. Nous avons inclus une note de bas de page spéciale, la note numéro cinq, expliquant que ces pays se sont engagés activement à changer. Et la présentation a été améliorée pour les distinguer plus clairement des paradis fiscaux. Dans le cas de la Suisse, non seulement il y a eu une information préalable, mais on a travaillé sur cette question au plus haut niveau. Nous avons averti que la machine était lancée, qu’elle ne s’arrêterait pas, que la collision était imminente. Nous avons dit: faites ce qu’il faut pour éviter ça. Et nous sommes très fiers que ça ait été fait, grâce à l’OCDE.

– Pourquoi avoir fixé comme critère la conclusion de 12 traités d’échange d’informations?

– Je suis un peu surpris par l’importance donnée à ce chiffre. C’est un critère pratique. Quand vous avez zéro traité, comme c’est le cas pour la Suisse, il est un peu académique de discuter pour savoir si le bon chiffre était 10, 11 ou 14.

– Que peut faire la Suisse pour sortir au plus vite de la liste grise?

– Nous avons toujours le mandat de vérifier ce que font les 84 Etats que nous examinons. Mon idée, c’est d’avoir la preuve qu’ils agissent très vite pour remplir leurs engagements. Même si un pays se retrouve toujours avec zéro traité dans six mois, en raison de son processus politique, cela ne voudra pas dire que rien n’aura été fait. Mais la dernière chose qu’il faut, c’est s’engager dans une sorte de guerre avec l’OCDE. Arrêtons de nous occuper de formalités, de procédures, concentrons-nous plutôt sur l’énormité de la tâche qui est devant nous et les conséquences d’un échec. C’est quelque chose qui me tient très à cœur. L’OCDE peut être le meilleur porte-parole, vis-à-vis du monde, de tous les progrès que la Suisse fera.

– La Suisse a bloqué un budget de 136 000 euros destinés à entretenir vos relations avec le G20. Allez-vous lui accorder, comme elle le demande, un droit de regard sur vos contacts avec ce groupe?

– L’organisation peut vivre sans ces 136 000 euros. Je peux même demander à un Etat membre de faire don de cette somme. Mais comment le monde va-t-il interpréter ce geste? Je ferai tout ce que je pourrai pour débloquer cette situation. Ce que je ne peux pas faire, c’est de cesser de communiquer avec le monde extérieur. Nous communiquons avec le G20 tout le temps! Imaginez la situation inverse, si un pays du G20 nous demandait de l’informer préalablement avant de parler avec la Suisse! C’est inacceptable pour moi, pour l’OCDE ou pour tout Etat membre.

J’ajoute que nous publions trois livres par jour, des statistiques, des évaluations sur la santé, l’éducation, la fiscalité. Il y a toujours des lecteurs mécontents, chez nos Etats membres. Mais c’est pour cela que nous sommes là, pour mesurer, analyser, comparer. On continuera à faire notre travail au bénéfice de tous nos membres, y compris la Suisse.

– Allez-vous vous représenter pour un nouveau mandat en 2011? La Suisse a laissé entendre qu’elle pourrait s’y opposer.

– Je n’y pense pas du tout. Ce n’est pas un thème pour moi. Et franchement, je trouve de mauvais goût de soulever ce problème.