La Suisse est bien positionnée en ce qui concerne la génération de l'innovation, mesurée sur le nombre de brevets déposés, mais ne l'est plus quand il s'agit de sa valorisation.

Le paysage universitaire suisse est en train de changer; jusqu'à maintenant les hautes écoles spécialisées, les universités et les écoles polytechniques dépendaient d'instances différentes. Avec l'augmentation du nombre d'étudiants et un financement stagnant (autour de 17 milliards de francs) pour l'éducation, elles devront faire plus avec moins. Les coopérations entre universités, plus ou moins forcées, sont aujourd'hui à l'ordre du jour. Dans une première phase, un pilotage a été mis en place au niveau national, orienté sur les mécanismes financiers et l'assurance qualité. Dans une deuxième phase un cadre légal sera proposé l'an prochain au Conseil fédéral et au Parlement. Comme un lien direct existe entre la qualité de l'éducation et de la recherche, d'une part, et l'innovation d'autre part, il faut espérer que les critères retenus seront incitatifs pour promouvoir l'excellence de l'éducation et de la recherche, et ne seront pas basés sur un dénominateur commun qui risquerait de créer un nivellement par le bas. Le souci actuel est que l'excellence se mesure en comparaison internationale, alors que nos élus sont plutôt sensibles à des préoccupations locales; il faudra donc veiller à ce que le système d'incitation soit correctement orienté.

Protéger le produit

Nos hautes écoles et instituts se sont réveillées relativement tard au phénomène de transfert, puis c'est devenu une mode, avec la conséquence qu'il existe maintenant une multitude d'organismes de transfert de technologies, plus ou moins compétents. Sur la place de Lausanne par exemple, on en dénombre au moins trois. Le point positif est que les chercheurs savent maintenant qu'ils peuvent faire protéger le produit de leur recherche et sont assistés pour les démarches administratives de dépôts de brevets et de contrats de licence. Mais cette fragmentation des centres de transfert de technologies rend son accès plus difficile. Les PME (petites et moyennes entreprises) en particulier ne savent pas où s'adresser, et ne sont pas sûres de trouver ce qu'elles cherchent là où elles le demandent. Un projet du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco) tentait de résoudre ce problème en créant une méga-base de données nationale, mais a dû être abandonné, vu l'ampleur de la solution choisie. C'est dommage, et peut-être que le projet sera repris sous une forme plus légère, par une fédération des bases de données des technologies disponibles par exemple, car le «guichet unique», même virtuel, aurait été de grande utilité pour les entreprises du pays.

Une étude d'Avenir Suisse publiée en 2003 recommandait de rendre plus transparentes les philosophies de transfert, qui sont différentes d'une école à une autre en ce qui concerne le droit à la propriété intellectuelle et le dédommagement financier attribuable à l'école. De plus, Avenir Suisse émettait le désir de voir les centres de technologies devenir plus proactifs, en faisant de la prospection à l'intérieur des hautes écoles pour trouver les découvertes utilisables, puis les proposer à des entreprises, et ne plus seulement attendre que le chercheur fasse une demande de protection de son innovation.

Tout cela nécessite une plus grande professionnalisation des centres de transfert, ainsi qu'une concentration des centres afin d'obtenir une certaine masse critique de technologies à commercialiser, pour rentabiliser le bureau de transfert. Si cela n'est pas possible, alors des solutions d'outsourcing, comme pratiqué par l'Université de Bâle dans sa «Wissens – und Technologie – WTT-Stelle» qui regroupe aussi les centres de transfert des Hautes écoles spécialisées des deux Bâles, d'Argovie et de Soleure, semblent porter ses fruits. En Suisse romande, le Centre suisse d'électronique et de microtechnique à Neuchâtel, spécialisé depuis longtemps dans la valorisation de l'innovation, possède une base de données de plus de 600 brevets et un réseau important de contacts industriels.

Manque d'expérience

Le transfert professionnel et pro actif, soit, mais à qui transférer? Souvent les PME, après un certain nombre d'années, ont besoin d'améliorer leur productivité pour rester compétitives, ou ont besoin d'acquérir une nouvelle technologie pour vendre dans leur marché. La plupart n'auront pas d'expérience en matière d'acquisition de technologie, et encore moins dans son transfert. Une assistance à ce niveau fournie par les centres de transfert serait très précieuse. Lorsque le renouvellement des produits est couplé avec la transmission de l'entreprise, les PME ont souvent des problèmes de financement. Or si une start-up peut s'adresser à une société de capital-risque pour son lancement, plus personne n'est intéressé à financer le redéploiement d'une PME. Cette lacune a bien été identifiée, mais des projets comme BOOST-X de la Chambre vaudoise de commerce et d'industrie (Cvci), qui leur assureraient un financement et un accompagnement, ont eux aussi des difficultés à trouver les moyens nécessaires. Pour le moment il n'y a pas de solution en vue.

La question est vraiment d'actualité si l'on considère deux modèles de cycle de vie d'une PME:

1. Le renouveau de la PME passerait par l'amélioration de la productivité, la vente de nouveaux produits dans le même secteur, la valorisation de sa technologie dans de nouveaux marchés, ou l'acquisition d'une nouvelle technologie pour lancer une nouvelle gamme de produits. Dans ce cas la PME a besoin d'aide, que ce soit pour le transfert de technologies ou pour le financement des nouvelles installations de production, pour qu'elle puisse «rester dans la course».

2. Un modèle plus organique, comme les plantes, où la PME naît, se développe et meurt. Dans ce cas il est admis qu'un certain nombre de PME sont vouées à disparaître, et qu'elles seront remplacées par des nouvelles sociétés start-up, qu'elles auront besoin d'un autre type d'accompagnement. Le transfert technologique est facilité car les fondateurs émanent souvent des institutions sources de l'innovation.

Pour les dix ans à venir il est probable que les deux modèles vont coexister. Dans les deux cas, l'amélioration du système de valorisation de la recherche suisse passera inéluctablement par une concentration et une professionnalisation des centres de transfert de technologies. Puisque le tissu économique suisse dépend de la santé de nos PME, il faut espérer que cela adviendra rapidement.

* Membre du conseil des Ecoles polytechniques fédérales (EPF) et du conseil d'administration de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV).