Les start-up, scale-up et autres PME innovantes sont les grandes oubliées du plan de soutien économique du Conseil fédéral. Prenons un exemple. En tant que président du Réseau (association de start-up romandes), je parlais jeudi dernier avec Nicolas Durand, CEO d’Abionic, l’une de nos pépites suisses, basée au Biopôle d’Epalinges. Il constate qu’il ne pourra obtenir un prêt bancaire (cautionné par la Confédération) que de 58 000 francs pour tenter de passer la crise, selon le formulaire de la Confédération.

Employant 50 collaborateurs, il vient de valider une facture du même montant pour payer les charges sociales du mois de mars. C’est d’autant plus décevant qu’Abionic fait partie des start-up les plus prometteuses du pays. Et qu’elle pourrait, en plus, être précieuse dans notre combat contre le coronavirus.

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Abionic: un diagnostic extrêmement rapide

Le produit d’Abionic est la plateforme de diagnostic médical la plus rapide du monde. Il est en ce moment déployé aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Abionic a offert 10 machines et suffisamment de tests pour tous les patients admis aux soins intensifs. Cela représente un montant de plus de 120 000 francs de matériel et consommables offerts pour contribuer à l’effort contre le coronavirus. Il contribue directement à sauver des vies puisque les médecins identifient désormais un sepsis plus tôt, le sepsis étant une cause de mortalité importante chez les patients Covid-19, qui développent une pneumonie bactérienne, notamment à cause de l’intubation (lorsqu’ils sont sous respirateur).

Nicolas Durand me confie également qu’Abionic pourrait développer un test pour le coronavirus. Il a contacté le Conseil fédéral, en vain. C’est d’autant plus étonnant que seules quelques entreprises produisent des appareils de diagnostic médical en Suisse. Et qu’Abionic en fait partie. Le concept proposé consiste à équiper nos hôpitaux avec une solution ultra-rapide permettant de savoir à l’entrée de l’hôpital si une personne est ou a été contaminée par le Covid-19, et si elle risque de développer des complications. L’entreprise a déjà une ligne de production certifiée, des études cliniques sur plusieurs centaines de patients en Suisse, en France, en Italie, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Ils ont même prouvé que leur solution permettrait d’économiser des centaines de millions de francs par année au système suisse de santé. Et pourtant, aucune réponse de nos autorités à leur proposition…

Une importance stratégique

Cela ne me surprend qu’à moitié. La Suisse peine à admettre que certains projets issus de nos grandes écoles sont stratégiques pour notre pays. C’est d’autant plus regrettable dans la situation actuelle. Ces projets devraient justement profiter d’un soutien extraordinaire. Comment est-il concevable que nous ayons la chance d’avoir des entreprises comme Abionic, qui possèdent des technologies matures et commercialisées, prêtes à être déployées et utilisées pour le bien de notre communauté (et dans le cas précis, mises à disposition gratuitement aux HUG), mais que nos autorités ne leur en donnent pas les moyens? C’est révélateur d’un problème profond: en Suisse, les start-up ne sont toujours pas prises au sérieux. Alors que la France vient d’engager 5 milliards pour les siennes. Sans parler de Singapour, Israël, la Chine, les Etats-Unis et tous ces pays qui soutiennent massivement leurs start-up…

La Suisse ignore ses propres solutions

La Suisse est, dit-on, la championne mondiale de l’innovation. Mais ne pas utiliser notre principale force d’innovation en cas de crise est très étrange. En fait, il est clair que les mesures proposées par le Conseil fédéral pour permettre aux entreprises de faire face à cette crise n’ont pas été calibrées pour nos jeunes pousses innovantes, les «scale-up» en particulier (entreprises en forte croissance). Et il est très décevant que nos autorités ne voient pas une opportunité d’investir dans des technologies innovantes, comme cela se fait, habituellement, en temps de guerre. La plupart des pays investissent des sommes colossales, à l’instar de la France… et pendant ce temps, en Suisse, on ignore les solutions suisses. Et on achètera sûrement à la Chine des tests de diagnostic bon marché de qualité médiocre. S’ils ne sont pas bloqués à la douane en France ou en Allemagne…


*Fathi Derder, président Le Réseau