Le Temps: Après des années de libéralisation des échanges, le protectionnisme commercial est-il revenu à la mode, porté par la crise économique?

Marcelo Olarreaga: Probablement. En tout cas, on constate que beaucoup de pays l’utilisent. Et les mesures prises ont leur raison d’être.

– Cela veut-il dire qu’il existe un bon protectionnisme?

– Non. Le protectionnisme crée de l’inefficience économique. Il faut acheter sur le marché local des produits qu’auparavant on pouvait trouver sur le marché mondial. On doit les payer plus cher et sans doute pour qualité moindre, ce qui explique qu’auparavant on les importait. Les entreprises vont perdre en efficacité, parce qu’elles vont devoir s’approvisionner en intrants moins performants. Il n’y a donc aucun fondement économique à mettre des barrières au commerce. C’est un des résultats les plus solides de la science économique.

– Pourtant, les pays le font…

– Le problème vient du chômage. Les pays sont loin de leur niveau de production potentielle. Dans ce genre de situation, un peu de protectionnisme permet d’augmenter la demande pour les biens nationaux, ce qui va créer de l’emploi, et donc du revenu.

– Il y a donc bien un «bon» protectionnisme!

– Le prix à payer sera celui des inefficiences économiques que nous avons décrites. Cependant, en situation de sous-emploi, comme le disait le Prix Nobel James Tobin, on peut accepter ces inefficiences. Cette raison d’être du protectionnisme ne tient toutefois que si l’on raisonne à l’échelle d’une seule économie.

– Or la crise est mondiale…

C’est le problème. Si tous les pays font du protectionnisme, c’est-à-dire renvoyer le chômage vers son voisin, ils vont aggraver la crise globale. Cela s’est produit dans les années 1930. Les droits de douane entre l’Europe et les Etats-Unis avaient doublé. Entre 1929 et 1933, le commerce mondial s’était contracté de 60%! Heureusement, nous en sommes encore loin et nous devrions éviter ce genre de politique.

– D’où vient votre optimisme?

– Dans les années 1930, nous ne disposions pas d’un accord multi­latéral entre les pays qui définissait ce qu’il était possible de faire en matière de protectionnisme. Au­jour­d’hui, nous avons l’Organisation mondiale du commerce (OMC), même si son pouvoir doit être augmenté. En revanche, on ne sait pas encore si les mesures annoncées respectent les accords de l’OMC. C’est la question importante. Car, si elles les respectent, il y a peu de chances que le protectionnisme actuel provoque une situation proche de celle des années 1930.

– La semaine prochaine, le G20 va parler du protectionnisme et des plans de relance. Comprenez-vous la réticence des Européens à participer à l’effort mondial, comme le demandent les Américains?

– Puisque la crise est mondiale, tout le monde doit participer à la relance. C’est un moyen d’éviter que ceux qui font un effort budgétaire ne prennent des mesures protectionnistes pour contrer l’attitude des resquilleurs. Il faut donc une coordination au niveau mondial. Les Américains ont raison de pousser vers cela.

– Même pour les petits pays, comme la Suisse, dont l’argent public profiterait en bonne partie aux importations?

– Ce sont justement ces petites économies très ouvertes telles que la Suisse qui devraient soutenir le plus la relance budgétaire mondiale. Si elle ne le fait pas et qu’une spirale protectionniste s’enclenche, les exportateurs suisses le paieront très cher.

Mais je suis optimiste. Nous sommes dans une situation très différente de celle des années 1930.