Dans l'ensemble, la situation sur le front des places d'apprentissage s'est améliorée. Mais cette embellie n'éclaire pas tous les cieux. L'Union Syndicale Suisse (USS) a récemment publié des chiffres qui font froid dans le dos: selon les statistiques fédérales, seuls 58% des enfants d'immigrés ont décroché une place d'apprentissage, contre 82% des Suisses. La proportion tombe même à 52% pour les jeunes femmes d'origine étrangère. «Je suppose qu'il est plus difficile de trouver une place d'apprentissage quand on a la peau noire et que l'on s'appelle Selim. Ces chiffres ne m'étonnent pas. Surtout en ce qui concerne les filles. Elles sont toujours discriminées par rapport aux garçons. C'est valable aussi bien pour les Suissesses que pour les étrangères», lance Maria Roth-Bernasconi, responsable du projet «16 +pour les places d'apprentissage», qui a pour but d'améliorer la formation professionnelle des jeunes femmes, des migrantes notamment, en augmentant le nombre de places à leur disposition. Une attitude qui s'explique par l'environnement culturel. «Pendant des siècles, la femme a été considérée comme inférieure à l'homme. Cette vision est très profondément ancrée dans l'inconscient collectif», poursuit-elle.

Tous les migrants, garçons et filles confondus, ne sont pas concernés au même titre par cette ségrégation. Différentes études ont montré que les étrangers en provenance des pays du nord de l'Europe, comme la France, l'Allemagne, l'Autriche ou la Suède, s'en sortaient très bien. Mieux même que les Suisses, puisqu'ils sont proportionnellement plus nombreux à suivre des formations universitaires. Ce constat est également valable pour les jeunes de la deuxième génération, nés en Suisse. «Les plus pénalisés sont les émigrés de la première génération qui viennent du Sud et de l'Est», confirme Claudio Bolzman, sociologue et professeur à l'Institut d'études sociales de Genève.

Faux procès

La plupart des acteurs du marché du travail expliquent cette situation par la faible maîtrise de la langue française de ces enfants qui arrivent en cours de scolarité. Mais c'est un faux procès qu'on leur fait là. «Des expériences, réalisées dans plusieurs villes de Suisse, ont montré que dès le moment où la scolarité des jeunes migrants se déroule dans leur langue maternelle, ils obtiennent de bons résultats. Ils apprennent même plus facilement la langue du pays d'accueil», explique Peter Sigerist, en charge de la formation professionnelle auprès de l'USS.

Les facteurs à l'origine de cette discrimination sont nombreux. Suite à la récession des années 90, le marché du travail a souffert d'un déficit important en places d'apprentissage. «Les patrons ont commencé à favoriser les candidats d'origine suisse», déplore Peter Sigerist. Une tendance qui est encore renforcée par une sélection inconsciente de la part des écoles, qui tendent à avantager les enfants qui leur sont le plus proches culturellement et socialement, c'est-à-dire les Suisses et les élèves issus de la classe moyenne. D'autre part, il y a et ce n'est pas le moindre, le facteur de la non-intégration des immigrés nouvellement arrivés. Par exemple, certains musulmans qui empêchent leurs filles de suivre des études secondaires.

Les barrières placées par les entreprises ne sont pas moins difficiles à franchir. «Leurs exigences sont de plus en plus élevées. Elles préfèrent recruter les élèves provenant des sections scientifiques plutôt que ceux qui sortent de générale», affirme Claudio Bolzman. Et puis, il y a les aspects légaux, qu'il ne faut pas négliger. «Un jeune étranger a besoin d'un permis de travail. Cela occasionne des tâches administratives supplémentaires de nature à décourager un patron», ajoute le sociologue.

Compétences particulières

Avant d'engager un candidat, la majorité des employeurs se basent sur ses résultats scolaires. Ils négligent les autres compétences du jeune immigré. Il parle en tout cas deux langues. Etant donné qu'il provient souvent d'un pays en crise, il a une capacité hors du commun d'adaptation aux situations difficiles. Sans compter les compétences sociales des filles: «Les jeunes immigrées doivent aider leur mère à la maison. Ce qui leur confère de véritables qualités de manager», assure Maria Roth-Bernasconi. «Les réticences des entreprises sont irrationnelles.»

Les conséquences de cette ségrégation ne sont pas à négliger. Ces jeunes se retrouvent sans emploi, marginalisés, dans une société en pleine croissance. Ce qui ne manque pas de générer des frustrations. «Exclus, ils ont plus de chances d'adopter des comportements antisociaux, voire de se tourner vers la criminalité. Cela va coûter bien plus cher à la société que de simples mesures d'intégration. Ce qu'on investit dans la formation, on l'économise dans la police», avertit Peter Sigerist. En clair, on gaspille ainsi un capital humain et des potentialités essentielles à l'avenir de notre économie. «On prétend que la Suisse est un pays d'immigration. Dans les faits, on ne favorise que les étrangers de niveau universitaire. Mais nous avons également besoin de main-d'œuvre moins qualifiée», renchérit Claudio Bolzman. «C'est un serpent qui se mord la queue. On prétend que le jeune émigré est moins compétent, donc on lui refuse sa chance. Et lorsqu'effectivement, il se retrouve en situation d'échec, il conforte ces préjugés.»

Peter Sigerist en est convaincu, pour renverser la vapeur, il faut agir vite: «On a perdu trop de temps dans les années 90.» Selon lui, l'initiative populaire «pour une offre suffisante de places d'apprentissage» constitue un pas important dans la bonne direction. En effet, le texte propose d'inscrire un droit constitutionnel à la formation professionnelle de base, grâce à un fonds de formation alimenté par les contributions de tous les employeurs. Il sera débattu cette année encore au Conseil national et au Conseil des Etats.

Demeure un immense travail à faire sur le terrain. Il faudrait former et sensibiliser les enseignants et les maîtres d'apprentissage: par exemple en incluant dans leur formation la thématique culturelle, c'est-à-dire une connaissance des autres cultures. Il est également important de sensibiliser l'opinion publique, par le biais de campagnes d'affichage au niveau national. Claudio Bolzman résume la situation en deux phrases: «Les immigrés ne sont pas un problème, mais une chance, si on leur donne la possibilité d'exercer leurs talents.»