Forum des 100

Comment la Suisse pille les professionnels de la santé des pays voisins

En 2016, la Suisse romande a formé 600 infirmiers diplômés. Mais à terme, il en faudrait 1600. Jacques Chapuis, directeur de l’Ecole La Source, appelle à augmenter la capacité d’accueil dans les écoles et à valoriser davantage la profession

Forum des 100: La santé dans tous ses états

Comment faire baisser les coûts de la santé? Sommes-nous prêts pour la révolution de la médecine personnalisée? Quel est le poids économique de la Health Valley romande? Une série d'articles traite de ces questions en amont du Forum des 100, organisé par le Temps, le 11 mai, à l'Université de Lausanne.

Au cœur de Lausanne, l’Institut et Haute Ecole de la santé La Source ne cesse de s’agrandir. Une nouvelle aile, comprenant salles de classe, auditoires et espace de travail pour étudiants, prolonge la maison historique où l’institution a débuté ses activités en 1859. Un laboratoire de pratique simulée sur 720 mètres carrés et organisé comme un véritable service hospitalier, a été inauguré en 2011 extra muros, dans le quartier de Sébeillon. L’expansion se poursuit: l’école occupera bientôt une partie du Palais de Beaulieu, à proximité. Un hôpital simulé ainsi que des salles de classe y seront aménagés. Tout s’explique: le nombre d’étudiants en formation initiale est passé de 280 en 2006 à 760 en 2017.

L’Ecole La Source n’est pas une exception. Le besoin d’effectifs supplémentaires concerne l’ensemble de la filière de la santé. Selon une étude publiée dans «La Vie économique», mensuel édité par le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), en février dernier, le nombre de places de travail dans le secteur a atteint 500 000 unités en 2017, une augmentation de près de 50% depuis 2001. Ce qui correspond à 12% de l’emploi total dans le pays.

C’est au niveau du personnel soignant – le plus nombreux dans la profession – que la situation est la plus critique. Selon une étude de l’Observatoire suisse de la santé (Obsan), les hôpitaux, cliniques et autres institutions comptaient 179 000 infirmières et infirmiers en 2014. Ce chiffre augmentera de 36% à l’horizon 2030. Il en résultera alors un déficit de 40% entre le besoin annuel de relève et le nombre de diplômés sortant de diverses écoles suisses.

Epée de Damoclès

Le spectre d’une pénurie du personnel infirmier guette le secteur de la santé. Jacques Chapuis, directeur de l’Ecole de la Source relativise. «Le phénomène concerne actuellement les disciplines spécialisées (soins intensifs, salles d’opération, anesthésie), explique-t-il. En réalité, il n’y a pas de pénurie dans la mesure où nous comblons le déficit en recrutant dans les pays voisins, en France, en Allemagne et en Italie, mais aussi en Espagne et au Portugal.»

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«Grâce à l’accord sur la libre circulation des personnes signé entre la Suisse et l’Union européenne, un hôpital, une clinique ou encore une maison pour personnes âgées peut facilement trouver du personnel qualifié et expérimenté dans les pays voisins», explique Jacques Chapuis.

Le directeur de l’Ecole de La Source se félicite de l’introduction de la filière infirmière dans la Haute école spécialisée (HES) de Suisse occidentale. Elle met les études en soins au même niveau que d’autres disciplines, donnant la possibilité d’acquérir une formation post-grade, un Master et un doctorat. Selon lui, la valorisation de la profession pousse un plus grand nombre de jeunes à entrer dans la filière. En 2016, l’ensemble des écoles romandes ont délivré plus de 600 diplômes d’infirmière. Ce nombre devrait passer rapidement à 800.

«Mais à terme, il en faudrait 1600, déclare Jacques Chapuis, car nous ne répondons pas aux besoins prévisibles face au fort vieillissement de la population.» En Suisse, le nombre de maisons pour personnes âgées ne cesse de croître et selon des spécialistes, à l’horizon de 2050 lorsque la population du 4e âge aura atteint une masse critique, il en faudrait trois nouvelles par mois.

Urgence

Jacques Chapuis s’insurge du fait que les autorités ne prennent pas toujours la mesure de l’urgence. «Ou elles le font, mais se satisfont de la solution de facilité qui est de piller les professionnels de nos pays voisins en offrant de meilleures conditions de travail et de salaire, dénonce-t-il. Qui, à leur tour, recrutent des infirmiers et des infirmières en Europe de l’Est, en Asie ou en Afrique. Nous choisissons délibérément de satisfaire nos besoins, sans se préoccuper des conséquences de notre politique aux Philippines, en République démocratique de Congo ou en Roumanie.»

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A titre d’exemple, aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), 66% du personnel soignant est d’origine étrangère, sans que Genève ait investi dans leur formation. Dans une déclaration à la «Tribune de Genève» en janvier dernier, Adrien Bron, directeur général de la santé pour le canton de Genève, avouait qu’une politique d’autosuffisance entraînerait des surcoûts.

Hypocrisie

Pour le directeur de la Source, la Suisse doit diminuer cette dépendance envers les pays voisins. Il note que ces derniers ne cessent de dénoncer ce pillage, ce qui donne déjà lieu à des conflits. «Nos autorités les écoutent, mais ne font rien pour que cesse cette hypocrisie», critique-t-il.

Selon lui, une des solutions serait d’accepter de former des infirmières issues des pays limitrophes. La majorité resterait travailler en Suisse, ce qui n’est pas le cas actuellement. Il met aussi en garde contre la tentation de revenir à l’idée de former du personnel soignant de plusieurs niveaux, comme c’était le cas il y a quelques années.

«Nous refusons l’idée qu’il faut former des bras et pas des cerveaux, dit-il. Le changement ne s’opérera pas tant qu’on ne valorise pas la profession de soigneur et qu’on n’a pas de considération pour les femmes qui forment l’essentiel du personnel infirmier.»

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