Perspectives

«La Suisse est prête à relever le défi de la numérisation»

Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, directrice du Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) se félicite de la bonne santé de l'économie suisse et affirme que le Conseil fédéral prend les mesures pour que la transformation de l'économie se passe dans les meilleures conditions

La conjoncture suisse, les relations entre la Suisse et l’Union européenne (UE), le franc fort et les exportations, la transformation de l’économie et le défi numérique, le patriotisme économique ainsi que le rachat de Syngenta, un fleuron de l’industrie suisse, à la Chine. Autant des sujets que Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, directrice du SECO, aborde avec Le Temps.

Le Temps: Êtes-vous satisfaite de l’évolution de l’économie suisse?

Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch: Globalement, l’économie suisse se porte plutôt bien, mais nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers. Les conditions-cadres sont bonnes mais nous devons les améliorer encore. En particulier, les secteurs qui ne sont pas exposés à la concurrence internationale souffrent sur le plan de la productivité. Ils doivent poursuivre les réformes.

– Le franc est-il toujours un boulet pour l’économie?

– Il n’y a pas de réponse tranchée. Les entreprises ont pris des mesures pour faire face en augmentant la productivité, par exemple en effectuant des achats en Europe ou de façon groupée. D’autres ont délocalisé une partie de leurs activités pour maintenir le reste en Suisse. Celles qui ont diversifié leur marché dépendent moins du taux de change franc-euro.

– Que peut faire la Confédération pour les PME?

– Le moyen le plus efficace est d’améliorer les conditions-cadres. Nous devons par exemple assurer le bon fonctionnement de nos relations avec l’Union européenne qui est notre principal marché d’exportations. Nous mettons aussi les bouchées doubles en négociant des accords de libre-échange afin de diversifier d’avantage nos marchés.

– Le tourisme est particulièrement pénalisé par le franc fort…

– Les petites structures sont les plus affectées. Elles n’ont pas de grande marge de manœuvre et ne bénéficient pas d’économies d’échelle ou de synergies. Elles doivent innover, proposer des paquets spéciaux concurrentiels et diminuer les coûts.

– On voit la disparition d’un grand nombre d’établissements…

– Ce phénomène va malheureusement se poursuivre. Néanmoins, la Confédération a mis en place l’Impulse Programme 2016-2019 en lien avec le développement des régions, avec divers projets visant à soutenir le tourisme. Nous sommes aussi en train de revoir notre stratégie en matière de tourisme.

– L’UE a repris le chemin d’une croissance durable. Une bonne nouvelle pour la Suisse…

– Si l’UE va bien et en particulier l’Allemagne, c’est plus facile pour nous.

– En tant qu’une des responsables de l’économie suisse, n’êtes-vous pas agacée de voir que les négociations avec Bruxelles stagnent?

– Ce qui est désagréable, c’est de ne pas pouvoir mettre à jour les accords qui en ont besoin. L’accord sur les entraves techniques au commerce par exemple, aurait dû être mis à jour en avril 2016 pour refléter les changements de la législation, aussi bien en Suisse que dans l’UE. Sans mise à jour les entreprises ont des coûts supplémentaires et opèrent dans une insécurité juridique. Suite à la votation du 9 février 2014 sur l’immigration de masse, l’UE a entrepris certaines actions au détriment de nos relations. Avec la décision prise par le Parlement à la fin de l’année dernière, nous avons démontré que nous sommes fermement attachés aux accords bilatéraux, y compris la libre circulation des personnes.

– Trois entreprises dans le canton de Vaud viennent d’annoncer des restructurations, avec près d’un millier de collaborateurs qui perdent leur emploi. La Suisse est-elle en train de se désindustrialiser?

– L’industrie représente toujours 20% de l’économie suisse. Ce qui fait de nous l’un des pays parmi les plus industrialisés d’Europe. Il y a eu un phénomène structurel de désindustrialisation, c’est-à-dire de tertiairisation jusqu’aux années 1990. En même temps, l’emploi de la population résidente en Suisse a augmenté de plus de 800 000 places de travail en 20 ans. C’est énorme! Notre marché de travail flexible et notre système d’éducation qui sait s’adapter à l’évolution du marché du travail y sont pour beaucoup. A présent, nous sommes prêts à relever le défi de la numérisation de l’économie. Les restructurations font partie du paysage économique. Les délocalisations sont aussi une réalité. Souvent elles sont nécessaires afin de maintenir les activités à forte valeur ajoutée en Suisse.

– La robotisation est maintenant une réalité, faut-il en avoir peur?

– La Suisse a toujours bien digéré les révolutions technologiques et nous sommes prêts à relever le défi de la numérisation de l’économie. Le Conseil fédéral s’y prépare, mais c’est aux entreprises de s’adapter à ce développement incontournable.

– Comment la Confédération se prépare-t-elle à la transformation de l’économie?

– Dans le cadre de sa «Stratégie Suisse numérique», le Conseil fédéral a examiné les conditions-cadres de l’économie numérique en janvier et est arrivé à la conclusion que le cadre actuel répond pour la plus grande partie aux besoins de l’économie digitale. L’analyse a surtout montré, que chaque nouvelle activité d’acteurs numériques comme celle d’Uber ou d’AirBnB ne nécessite pas forcément une règle spécifique – notre cadre législatif étant souple. Le SECO est en train – avec les milieux intéressés – d’identifier les éléments de la législation qui entravent inutilement la numérisation.

– Le législateur suisse est lent alors que la technologie avance plus vite…

– Il vaut mieux qu’il soit un peu lent. Cela nous évite de faire des lois qu’il faut modifier quelques années plus tard. Procéder plus lentement permet de prendre des décisions plus réfléchies, plus discutées et plus acceptées que dans d’autres pays.

– Revenons à nos relations avec l’UE…

– Le Conseil fédéral a lancé la semaine passée la procédure de consultation sur la manière dont il entend traduire la loi de mise en œuvre de l’article constitutionnel relatif à l’immigration. Ce processus ne doit pas compliquer inutilement le recrutement de nouveaux travailleurs et être en conformité avec l’accord sur la libre circulation des personnes. En parallèle, les négociations sur l’accord sur les questions institutionnelles se poursuivent. Il faut continuer à élaborer des idées, négocier et trouver une solution qui soit acceptable pour les deux parties.

– Est-il juste de dire que la Suisse n’est pas un sujet prioritaire pour l’UE à cause du Brexit?

– A présent nous ne recevons pas de tels signaux et l’UE est disponible pour négocier avec nous. Elle le sera peut-être moins lorsque les négociations entre Bruxelles et Londres vont vraiment commencer, mais ce n’est pas dit non plus.

– Le Royaume-Uni est-il un allié tactique pour la Suisse?

– Les Britanniques sont très indépendants. Ils vont faire leur accord. Et nous, nous devons veiller à nos relations avec l’UE. Il n’y a pas de lien entre les deux. Nos échanges avec les Britanniques sur nos relations après le Brexit sont purement exploratoires.

– Sur quels sujets discutez-vous?

– Sur nos relations commerciales, sur ce qu’il faut avoir au moment où le Royaume-Uni sort de l’UE. Garder nos relations comme elles le sont va être difficile. Si le Royaume-Uni n’a plus les mêmes lois que maintenant – par exemple s’ils ne devaient plus harmoniser leurs prescriptions techniques avec l’UE – la nature des échanges va changer. La Suisse ne peut pas être en même temps harmonisée avec l’UE et un pays qui a d’autres règles. On devra choisir entre l’UE qui est notre partenaire le plus important ou le Royaume-Uni. Le choix me semble vite fait, ce sera l’UE.

– Le Royaume-Uni a-t-il sa place au sein de l’Association économique de libre-échange (AELE)?

– Ils n’ont pas fait de demande en ce sens. Un de mes collègues britanniques m’a dit que «nous ne sortons pas d’une communauté pour entrer immédiatement dans une autre». Ils auraient intérêt à entrer dans l’AELE s’ils voulaient entrer dans l’Espace économique européen. Mais là, ils devraient accepter la Cour de justice de l’AELE, la libre circulation des personnes, faire des contributions financières à l’UE. C’est ce qu’ils ne voulaient pas en votant en faveur du Brexit.

– Est-ce que le patriotisme économique de certains dirigeants politiques, notamment celui de Donald Trump et d’Emmanuel Macron vous inquiète?

– Oui. Le patriotisme économique ne fait pas partie de notre tradition. Il y a beaucoup d’investissements suisses à l’étranger; nous avons donc intérêt à garder les marchés ouverts. En nous repliant sur nous-mêmes, nous ne donnerions pas le bon signal. En outre, les investissements étrangers en Suisse ne se font pas au détriment de notre place économique.

– Que pensez-vous de nos relations avec la Chine à la lumière de la récente reprise de Syngenta par ChemChina?

– Les capitaux chinois sont spéciaux dans le sens que ce sont des entreprises liées à l’État qui investissent et non des entreprises privées. Tant que la transparence est assurée je ne vois pas pourquoi il s’agirait des investisseurs plus problématiques que d’autres, d’autant plus qu’en Suisse, les secteurs de l’infrastructure et des services de base critiques sont sous contrôle public. Par rapport au Syngenta, il faut comprendre que la Chine doit nourrir sa population et que cette entreprise peut l’aider à développer une meilleure agriculture. Les Chinois achètent souvent des entreprises, non pas seulement pour être compétitifs globalement, mais aussi pour l’être en Chine même.

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