Délocalisations

Comment la Suisse peut profiter du Brexit

Le pays pourrait bénéficier de la sortie prochaine du Royaume-Uni de l’UE. Les milieux économiques, financiers, académiques et immobiliers prospectent et espèrent

«La place financière de Paris est globale. Elle opère sur l’ensemble des marchés». Vendredi, il n’aura fallu que quelques heures à l’organe de promotion français, tout comme ses homologues allemand ou luxembourgeois, pour se déclarer prêt à accueillir les financiers et les banques qui fuiraient la City de Londres.

En Suisse aussi, on imagine déjà quel genre de bénéfices il y aurait à tirer de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Les opportunités existent effectivement. Même si, à ce stade, les suppositions sont bien plus nombreuses que les certitudes.

1. Un refuge pour les multinationales

Selon les statistiques, Genève compte environ 7300 travailleurs britanniques, dont 5000 dans les multinationales du bout du lac. «Nous enregistrons un grand nombre d’appels de cette population, inquiète des conséquences du Brexit», relève Pierre Jéronimo, président de l’Association suisse des agents de relocation et propriétaire de GR Mobility (anciennement Geneva Relocation). Selon lui, il est en revanche encore trop tôt pour estimer l’ampleur possible des délocalisations de sociétés du Royaume-Uni vers la Suisse: «Mais il est à parier que les multinationales américaines en particulier, réfléchissent à une solution de repli. La plupart d’entre elles, pour des raisons de langue et de culture, ont choisi d’installer leur tête de pont européenne en Grande-Bretagne ou en Irlande. Et Genève est leur concurrente directe».

Le vote du 23 juin est un coup dur pour la City. D’après le cabinet d’audit Deloitte, la capitale britannique accueille 40% des quartiers généraux européens des 250 plus importantes entreprises au monde. Soit autant de clients directs pour les start-up technologiques complétant ce biotope. En ce qui concerne uniquement le secteur numérique, la métropole anglaise recense 40 000 sociétés, selon Ernst & Young, qui anticipait jusqu’à la semaine dernière 10 000 acteurs supplémentaires à l’horizon 2025. Si le Brexit devait entraîner un exode massif de multinationales, la place informatique londonienne – la plus importante d’Europe – fondrait comme peau de chagrin.

2. La place financière à l’affût

Anecdotique jeudi dernier, la question taraude désormais les acteurs de la place financière genevoise. D’autant que certaines banques, à l’instar de JP Morgan, n’ont pas caché leurs intentions de délocaliser une partie de leurs effectifs en dehors de Grande-Bretagne, en cas de victoire des partisans d’une sortie de l’Union européenne.

Les banques qui se sont développées à Londres pour bénéficier d’un passeport européen, et traiter leur clientèle européenne depuis les bords de la Tamise, ne devraient toutefois pas opter pour Zurich ou à Genève. Car si la Grande-Bretagne risque de se voir priver d’un accès aux marchés financiers européens, les établissements basés en Suisse n’ont pas davantage le droit à un tel accès.

Certains clients pourraient avoir envie de placer leur argent ailleurs. D’autres pourraient même venir s’installer à Genève.

Pour Edouard Cuendet, qui fait preuve d’un «optimisme lucide», Genève aurait pourtant tort de ne pas profiter de ce «9 février puissance dix» pour la City. «Certains clients, ne voyant pas d’un très bon œil l’instabilité qui prévaut aujourd’hui à Londres, pourraient avoir envie de placer leur argent ailleurs, explique-t-il. D’autres pourraient même venir s’installer à Genève dès lors que le statut de forfaitaire [fiscal] a été avalisé en votation populaire.»

Selon le directeur de la Fondation Genève Place Financière, des activités de négoce et de financement du négoce de matières premières pourraient aussi être relocalisées dans l’arc lémanique, dépendant aussi du succès de la troisième réforme fiscale RIE III. «Bunge a récemment rapatrié des activités de trading vers Genève et Cargill des activités de shipping. Ce sont des signes encourageants.»

Les «Fintechs», dont Londres est la capitale mondiale, pourraient aussi regarder vers d’autres horizons si les banques – leurs clientes – devaient commencer à snober le Royaume-Uni. Or, Genève et Zurich tentent de s’affirmer comme des places de référence en la matière.

3. Des écoles aux aguets

Les taxes universitaires des étudiants européens – et Suisses – pourraient doubler, voire tripler en Grande-Bretagne. Les accords européens prévoyaient en effet la soumission de ces ressortissants au même niveau que les Britanniques. Mais le Brexit pourrait changer la donne, rendant les universités et grandes écoles britanniques moins attractives par rapport aux européennes.

En Suisse, des instituts de formation sont déjà aux aguets, comme le confirme le directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), Alexis Georgacopoulos. «Les universités britanniques deviennent trop chères. Elles suivent la tendance américaine et tendent à favoriser les étudiants fortunés au détriment de la qualité de leur dossier».

Il faut compter 1925 francs par an pour l’ECAL, contre 28 400 livres sterling (36 600 francs) pour une maîtrise de deux ans dans la prestigieuse Royal College of Arts de Londres. Les étudiants européens bénéficiaient jusqu’à présent de subsides du gouvernement britannique divisant cette taxe par trois.

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Une explosion des coûts devrait donc réduire la demande européenne, comme l’admet Nunzio Quacquarelli, responsable de la publication QS World University Rankings. Mais le directeur du célèbre classement universitaire ne semble pas s’en émouvoir. La Grande-Bretagne reste – derrière les Etats-Unis – le pays qui attire le plus d’étudiants étrangers: 436 000 en 2014/15 dont une moitié d’Européens. De quoi continuer à imposer ses prix au marché?

4. Une relance dans l’immobilier

Pour Grégory Marchand, le directeur de Barnes en Suisse romande, cela reste de l’ordre de l’espoir. «Mes collègues à Paris ont eu quelques contacts, mais à Genève, nous n’avons pas été sollicités par des Londoniens». Le responsable positive, néanmoins: «La région a fait ses preuves dans sa capacité à attirer des sociétés». Et leurs employés avec, donc. Barnes, actif dans l’immobilier haut de gamme – à partir de 2 millions de francs environ – ne va pas rester inactif. Le groupe va mettre en place des actions ponctuelles à Londres, histoire de se montrer à ceux qui seraient tentés par d’autres horizons.

«La stabilité de la Suisse est un vrai atout. Avec ce qu’il vient de se passer, c’est encore plus vrai», poursuit Grégory Marchand. Il ne s’attend pas à un exode massif de citoyens britanniques. Mais les conséquences du Brexit pourraient aider à relancer le marché immobilier lémanique de luxe, qui a perdu quelques couleurs, ces dernières années.

En ce qui concerne les résidences secondaires de montagne en revanche, l’incertitude est complète. «Soit les propriétaires britanniques sont fortement touchés et devront vendre, soit ils conserveront ces biens comme des valeurs refuges», résume Grégory Marchand.

5. Easyjet installé à Cointrin?

Pour Ryanair, le Brexit est synonyme «d’apocalypse». La compagnie aérienne, comme Easyjet et International Airline Group, propriétaire de British Airways, sont durement touchés en bourse, depuis vendredi. L’action Easyjet a par exemple perdu 34% en deux jours.

Comment se dessine leur avenir? Contacté, EasyJet a répondu ne plus vouloir accorder d’entretien à la presse. Dans sa dernière communication, la compagnie précise que le Brexit devrait faire régresser son chiffre d’affaires d’au moins 5% sur le second semestre de son exercice décalé. Autre conséquence attendue, selon sa patronne, Carolyn McCall: une hausse du prix des billets, au point que l’avion deviendra un mode de transport «réservé aux élites».

EasyJet, dont l’essor fulgurant découle également du ciel unique européen instauré depuis une vingtaine d’années, indique avoir «travaillé sur un certain nombre d’options qui lui permettront de continuer à voler dans tous ses marchés». Parmi les alternatives au maintien du Royaume-Uni dans le marché unique du transport aérien: se détourner de Luton. Un plan «B» qui, entend-on déjà, pourrait se traduire par une délocalisation aux Pays-Bas ou en France. Ou encore en Ecosse ou en Irlande du Nord, en cas de vote favorable sur l’autonomie de ces deux pays.

Qu’en est-il de la Suisse, l’un des principales présences d’EasyJet? Son implantation à Cointrin – où elle gère sa plus importante flotte hors de Grande-Bretagne, soit 23 appareils – a dopé la desserte de la région de 30% en moins de dix ans. Plus de quatre passagers sur dix sont des clients d’Easyjet à Cointrin. Avec 2,3 millions de voyageurs, la destination phare de l’aéroport de Genève est… Londres.

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