«Mind the gap.» Dans ses documents officiels pour préparer le Brexit, la Suisse a repris à son compte la fameuse annonce du métro londonien, qui demande d’une voix de stentor aux passagers de faire attention au trou entre les wagons et les quais. Pour la confédération helvétique, l’objectif est le même: ne pas tomber dans l’espace qui risque de s’ouvrir entre l’Union Européenne (UE) et le Royaume-Uni. La Suisse craint de se retrouver victime collatérale, et involontaire, du bras de fer entre Bruxelles et Londres.

Ce mercredi, le Royaume-Uni va activer l’article 50 du traité de Lisbonne, qui notifie officiellement l’UE de sa volonté de sortir du club. Une période de deux ans de négociations débute, avec un Brexit qui devrait donc entrer en vigueur le 29 mars 2019 (une extension des négociations est possible, mais uniquement en cas d’unanimité des Vingt-Sept). Les discussions s’annoncent houleuses, à la fois brûlantes politiquement et extrêmement techniques.

A lire: Le parlement britannique autorise le Brexit

Mais de nombreux autres pays risquent de subir les conséquences de cet affrontement diplomatique, au premier rang desquels la Suisse. Tous les échanges commerciaux avec le Royaume-Uni sont actuellement régis par les accords bilatéraux de la confédération helvétique avec l’UE: trafic aérien, libre circulation des personnes, collaboration dans le domaine scientifique, fiscalité, sécurité et lutte contre le terrorisme, échanges de biens, agriculture… Après le Brexit, il va falloir remplacer tous ces accords pour continuer à travailler avec Londres. Sinon, le Royaume-Uni deviendrait un simple membre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et des droits de douane seraient mis en place.

Londres débordé par les négociations avec Bruxelles

Le risque pourtant est que la Suisse soit la grande oubliée dans cette affaire. Le gouvernement britannique est actuellement complètement débordé par le Brexit, qui soulève mille et un problèmes. Il a dû fabriquer de toutes pièces deux nouveaux ministères, l’un en charge du Brexit, l’autre du commerce international. Depuis neuf mois, l’administration de la première ministre Theresa May est entièrement tendue vers les négociations à venir avec Bruxelles, à l’exclusion de tout le reste. De plus, la Suisse n’est pas le seul pays tiers à avoir un accord bilatéral avec l’UE qu’il faudra renégocier: au total, il en existe quarante, de la Corée du Sud à la Turquie, en passant par le Chili.

A lire: Londres présente sa stratégie sur le Brexit

A l’ambassade suisse à Londres, on s’active donc depuis des mois pour que les autorités britanniques comprennent l’importance d’inclure la Suisse dans leurs plans post-Brexit. «Ils en ont désormais conscience», veut-on croire chez les diplomates helvétiques.

Pour enfoncer le clou, le conseiller fédéral en charge de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, se rend à Londres ce vendredi. Il rencontrera deux des «Brexiteurs en chef»: Liam Fox, le ministre du Commerce international, et Andrea Leadsom, la ministre de l’Agriculture.

Liens économiques omniprésents

Convaincre Londres de l’intérêt de négocier de nouveaux accords avec Berne n’est cependant pas le plus difficile. Les intérêts économiques entre les deux pays sont évidents: en 2015, le Royaume-Uni était le cinquième plus important marché des exportations suisses (11,7 milliards de francs) et le huitième plus important marché des importations helvétiques (6,5 milliards de francs). Le Royaume-Uni est le sixième plus grand investisseur direct en Suisse, 34 000 ressortissants suisses y vivent, tandis que 39 000 Britanniques résident en Suisse. Chaque jour, cent cinquante liaisons aériennes relient les deux pays.

De plus, trouver de nouveaux accords avec le Royaume-Uni est théoriquement simple, puisque les deux pays espèrent rester le plus proche possible du statu quo. «Le Conseil fédéral envisage de garantir et même, si possible, d’étendre l’ensemble des droits et obligations mutuels qui régissent les liens entre la Suisse et le Royaume-Uni», explique la Direction des affaires européennes du Département fédéral des affaires étrangères.

Le patron des patrons britanniques: «La Suisse peut nous aider à amortir le Brexit»

Obstacle institutionnel

Mais un autre obstacle se dresse sur le chemin d’un accord entre Londres et Berne. Officiellement, tant que le Royaume-Uni est membre de l’Union Européenne, il n’a pas le droit de signer d’accords de libre-échange avec un autre pays. Cette compétence relève de la Commission européenne. En principe, Londres n’a même pas le droit de débuter des négociations.

Bien sûr, rien n’empêche les deux pays d’entamer des discussions informelles. Mais aller trop loin risque de déplaire à Bruxelles. Berne en est consciente. La Direction des affaires européennes reconnaît à demi-mot que le gouvernement britannique n’est pas libre de ses mouvements et devra «discuter de son droit de négocier des accords avec des pays tiers».

Enfin, même si les discussions entre la Suisse et le Royaume-Uni se passent avec l’approbation de l’UE, elles n’en resteront pas moins difficiles et techniques. Il s’agit de renégocier l’ensemble des accords bilatéraux dits I et II, qui avaient pris des décennies à mettre en place.

Le risque est donc qu’au 29 mars 2019, aucun traité entre le Royaume-Uni et la Suisse ne soit en place. Ce serait l’équivalent géopolitique et commercial de cette fameuse chute par mégarde dans le trou entre le train et le quai.

Lire aussi: La place financière suisse doit être active face au Brexit