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La Suisse romande, terre de conquête des PME russes

Ces petites sociétés de l’Europe de l’Est recherchent la stabilité. Le label «Swiss made» les attire. En 2012, un tiers des entreprises qui ont bénéficié des services du Développement économique du canton de Vaud (DEV) pour leur implantation sont russes

La Suisse n’attire pas que de richissimes hommes d’affaires russes et leurs sociétés spécialisées dans le négoce de matières premières. Elle séduit aussi des PME ordinaires provenant de l’ex-bloc soviétique. Actives dans la biotechnologie, le secteur horloger ou la joaillerie, on en compterait une centaine en Suisse romande, selon l’agence économique Greater Geneva Berne area (GGBa). «Un jour sur deux, je reçois un appel ou un e-mail d’entrepreneurs russes qui souhaitent avoir des conseils pour s’établir en Suisse», constate Ivan Orlov, fondateur de la société lausannoise Scientific Visual. Qui sont ces petites et moyennes entreprises? Que font-elles, où sont-elles établies?

«En 2012, un tiers des entreprises qui ont bénéficié des services du Développement économique du canton de Vaud (DEV) pour leur implantation sont russes, sans lien avec les milieux du pétrole ou du gaz», affirme Yuliya Blaser, une collaboratrice russophone du DEV.

Difficile pourtant d’aller à leur rencontre. Très souvent, elles préfèrent garder le silence. Magripol à Aigle, contactée à plusieurs reprises durant le mois d’octobre et qui a investi dans une usine fabriquant des panneaux isolants naturels, finira par dire – via la voix du DEV – qu’il est encore trop tôt pour faire les présentations.

«Ces PME sont discrètes parce qu’elles mettent toute leur énergie à satisfaire leurs clients. Je pense aussi qu’en Russie, notamment durant l’époque soviétique, ce n’était pas l’habitude de mettre en avant ses succès», explique pour sa part Philippe Monnier, directeur général de l’agence de développement économique Greater Geneva Berne area (GGBa).

Il existe une certaine opacité autour de ces PME dont on ignore souvent qui sont les actionnaires, qui n’ont pas l’obligation de figurer au Registre du commerce. On ne retrouve que les noms des administrateurs. «Certains prêtent leur nom à plusieurs groupes, ce qui crée une certaine nébuleuse, estime Marc Guéniat, responsable d’enquête à la Déclaration de Berne, une association qui milite pour un monde plus équitable. C’est surtout le cas dans le domaine du négoce. Des petites entités sont parfois créées pour une courte durée puis sont mises en liquidation. Elles existent le temps d’un gros contrat.»

Sur les 12 entreprises russes récemment installées dans le canton de Vaud grâce à l’aide du DEV, seules quelques-unes ont accepté de se dévoiler, à l’exemple d’ElectroTech Industries, Intrace Medical et Suisselle.

Faute d’avoir trouvé des bureaux pour développer son entreprise, Pavel Spiridonov a fixé l’interview dans un hôtel lausannois. Ce jeune ingénieur, aux lunettes de soleil dernier cri, a pour mission d’implanter ElectroTech Industries à Lausanne. Il s’agit d’une filiale du groupe d’ingénierie SPbEC, basé à Saint-Pétersbourg et employant 500 personnes à travers ses filiales en Russie, au Kazakhstan, en Allemagne et en Lettonie. Détenu par Aleksandrs Narodickis, le groupe aimerait trouver des partenaires et des clients en Suisse et en Europe.

«Venir en Suisse signifie se rapprocher du marché européen. Nous voulons également aider des sociétés suisses à s’installer en Russie et servir d’intermédiaire», explique Pavel Spiridonov, un ingénieur en mécanique qui habite en Suisse depuis douze ans et qui a déjà noué des contacts avec la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud (HEIG-VD).

Fondée en 2012, Intrace Medical s’est établie sur le site de l’EPFL. Elle développe des marqueurs qui pourraient permettre un dépistage précoce de certains cancers et infections bactériennes. Actuellement, cinq personnes travaillent pour cette start-up qui collabore avec l’Université de Genève et l’EPFL. Présidée par Skorchelletti Dmitry et dirigée par Svetlana Vikhrova, la société a choisi la Suisse romande pour sa stabilité économique et sociale ainsi que les conditions-cadres offertes par la Suisse et le canton de Vaud. «Il y a également une main-d’œuvre très hautement qualifiée, souligne Svetlana Vikhrova, une Moscovite arrivée à Lausanne en début d’année. C’est un pays que j’admire. Tant de régions, de langues, de religions différentes et tout cela fonctionne avec une paix sociale.»

Etablie à Yverdon-les-Bains il y a deux ans, la société Suisselle a choisi Y-Parc pour y installer une salle de production. Pour l’instant, les vastes locaux comprenant bureaux, salle blanche et chambres froides sont partiellement vides. Suisselle compte dix personnes et prévoit d’en engager près de 15 autres d’ici à 2014. «Nous recherchons des responsables de production, des opérateurs, des chimistes pour tout ce qui touche à la recherche ainsi que des laborantins, explique sa directrice, Marianna Astakhova, une économiste de Saint-Pétersbourg qui a vécu vingt-deux ans aux Etats-Unis. S’il est facile de trouver des consultants, c’est moins évident d’engager du personnel. Nous sommes actuellement dans une phase de préparation de la production de seringues antirides à base d’acide hyaluronique.»

Spin-off du groupe russe Martinex, qui développe des produits de médecine esthétique, Suisselle est financée par Francisco Bosch, Mikael Seleanin et Vladimir Khabarov. «La production sera finalisée d’ici à 2014, voire à 2015», prévoit Marianna Astakhova, qui espère distribuer ses produits à des médecins, des dermatologues ou des cliniques à travers l’Europe. La jeune entreprise a choisi de s’établir dans le canton de Vaud afin de valider ses produits selon les directives européennes. «Le label «Swiss made» est un réel atout. C’est un gage de sérieux pour les consommateurs, affirme Marianna Astakhova. La Suisse est très attractive. C’est un pays organisé et méthodique où tout semble fonctionner. Il y a un esprit d’innovation que l’on ressent plus qu’ailleurs. En outre, une multitude d’événements et d’actions sont entrepris dans ce pays pour faciliter les contacts, à l’exemple de conférences ou d’événements de réseautage, etc. A mes yeux, la Russie a beaucoup à apprendre de la Suisse.»

Ces PME venues de l’Est ne sont pas uniquement actives dans les sciences de la vie ou l’ingénierie. Sur la route principale qui traverse Montreux, les bijoux exposés chez le joaillier Natkina scintillent. L’enseigne à la croix byzantine s’est spécialisée dans les créations réalisées à partir de pierres précieuses mais à prix abordable. Sa fondatrice, Natalia Netovkina, possède 64 boutiques en Ukraine – au nom de Zarina –, où elle emploie 700 personnes.

Pendant que les deux employés de la boutique procèdent à l’étiquetage de boucles d’oreilles et de colliers, Natalia Netovkina arrive en fourrure dans sa boutique mont­reusienne. Elle ne s’exprime qu’en russe. L’un de ses employés traduit. «J’ai découvert la Suisse il y a dix-huit ans lors du Salon de la haute horlogerie à Bâle. J’ai été séduite par le respect humain, la douceur du climat, la démocratie, et ces dames très chics qui prenaient les transports publics», se souvient-elle. Elle inscrit deux de ses filles dans des écoles privées en Suisse romande et vient en visite une semaine par mois. Il y a trois ans, Natalia Netovkina décide d’y ouvrir deux boutiques, l’une à Montreux et l’autre à Genève. «Au début, c’était très dur. La clientèle suisse est très conservatrice et aime ce qu’elle connaît. Nous pâtissons aussi de l’image que certains Suisses ont des Russes, les associant automatiquement à des oligarques. Cela rend parfois la clientèle sceptique, explique-t-elle. Malgré cela, je souhaite ouvrir d’autres boutiques mais chez des joailliers déjà existants.»

Toujours à Montreux, une luxueuse clinique esthétique, nommée Origitea, a également élu domicile dans la Grand-Rue. Au Registre du commerce, on constate que son administrateur, un certain Oleg Fedin, figure également dans les conseils de plusieurs autres sociétés, dont MedInnovation Cliniques à Montreux, une société qui exploite des établissements médicaux en Suisse et à l’étranger, ainsi que de plusieurs sociétés vaudoises actives dans l’immobilier, la création d’entreprises, le négoce ou la presse. Difficile pourtant de rencontrer la directrice d’Origitea. «Elle est actuellement en Russie. J’ai transmis votre demande d’interview», annonce la réceptionniste. Il n’y aura aucune suite malgré les relances.

«Parmi toutes les demandes de compatriotes que je reçois régulièrement, je dirais que dans deux tiers des cas, il s’agit de projets sérieux. Et pour le tiers restant, de personnes qui veulent ouvrir une entreprise afin d’obtenir un permis de séjour ou qui craignent des ennuis avec le système juridique en Russie», affirme Ivan Orlov, venu en Suisse en 2002 pour étudier la cristallographie. Fondateur de la société Scientific Visual, il a décidé de fonder sa start-up à Lausanne pour être le plus proche possible des sous-traitants horlogers. «Ils accordent beaucoup plus de confiance à une start-up établie en Suisse plutôt qu’en Russie», souligne cet entrepreneur qui emploie six personnes. Il évoque également l’importance de l’EPFL dans ce choix. «Ce pays a aussi l’avantage de présenter un système juridique et fiscal transparent.»

En collaboration avec l’EPFL, Scientific Visual a développé une solution permettant de diminuer les frais d’usinage du saphir synthétique en éliminant les pièces présentant des défauts, avant même leur polissage. A l’état brut, le saphir est opaque et ne permet pas d’en voir les imperfections à l’œil nu. «Actuellement, selon la méthode utilisée, entre 10 et 50% du saphir brut passe à la poubelle après avoir subi plusieurs coûteuses et longues étapes de polissage», affirme Ivan Orlov, directeur de la société. Après trois années de recherches, soutenues par la Commission pour la technologie et l’innovation (CTI), la start-up a signé des contrats avec des sous-traitants horlogers, qui utilisent une grande quantité de saphirs pour fabriquer des verres de montre.

Selon l’association Swiss Russian Forum à Zurich, une organisation qui facilite les échanges entre les deux pays, beaucoup d’ingénieurs viennent en Suisse pour bénéficier de son savoir-faire en matière de transfert technologique et de soutien à l’innovation. «Il est difficile de créer une start-up ou une PME en Russie face à la lourdeur administrative», estime Béatrice Lombard-Martin, présidente exécutive du Swiss Russian Forum.

Combien de Russes vivent en Suisse? Difficile de répondre à cette question. Ils seraient aujour­d’hui environ 40 000 en Suisse romande. Plusieurs PME se sont créées pour répondre à leur demande, à l’exemple de centres culturels pour enfants, de services de conciergerie ou d’agences de voyages. Svitlana Willi a ouvert avec son mari la petite épicerie Sputnik à Genève où les bocaux de concombres et tomates marinés, bouteilles de vodka et poissons fumés attirent une clientèle en majorité russophone, des touristes, des mères de famille ou des oligarques. «Comme il n’y a plus de restaurant russe à Genève, nous mettons désormais l’accent sur notre service traiteur», souligne son mari, Pierre Willi.

Edité à Genève, le quotidien en ligne NashaGazeta.ch est destiné aux russophones résidant en Suisse. «Le nombre de lecteurs est en constante augmentation, note la rédactrice Nadia Sikorsky qui, elle aussi, peine à trouver des PME acceptant d’être présentées dans ses colonnes. En 2008, le site enregistrait 27 647 visiteurs uniques par mois. En 2012, nous avons dépassé 1 million de visiteurs uniques et lancé notre première édition papier, un magazine semestriel, tiré à 9000 exemplaires.» Lancé par Edipresse en 2007, NashaGazeta.ch est devenu indépendant en 2009 et compte moins de trois collaborateurs. Le site est désormais soutenu par des sponsors, tels Gazprombank, Socar ou la Fondation Neva, une organisation philanthropique genevoise fondée en 2008 par Elena Timchenko et son mari, Gennady, un proche de Vladimir Poutine et co-propriétaire du groupe de négoce Gunvor.

La Suisse romande attire un nombre croissant de PME et de fonds d’origine russe. Aucun chiffre précis ne permet pourtant d’objectiver cette tendance. Ni le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), ni la Banque Nationale Suisse (BNS) ne publient de statistiques sur le sujet. Selon les indications de l’ambassade suisse à Moscou, les investissements financiers russes en Suisse ont légèrement augmenté en 2012 et atteignent, selon le Service fédéral russe des statistiques (Rosstat), 50,7 milliards de dollars, soit 33,8% du volume total des investissements russes à l’étranger. Sur ces 50,7 milliards, 186 millions sont des investissements directs.

D’un point de vue économique, les relations entre la Russie et la Suisse se sont améliorées. En 2010, les deux pays ont signé un accord pour encourager les relations ­économiques. Une multiplication d’initiatives ont vu le jour pour faciliter les échanges, à l’exemple de la Chambre de commerce Suisse-Russie ou du Swiss Russian Forum ou de la Joint Chambers of Commerce Switzerland-Russia/CIS. En octobre dernier, Filippo Lombardi, le président du Conseil des Etats, a signé avec le vice-président du Conseil de la Fédération de l’assemblée fédérale de la Russie (Chambre haute), Yuri Vorobiev, un document portant sur l’élargissement de la collaboration entre les deux Chambres.

«Nous pâtissonsde l’image quecertains Suissesont des Russes»

«Je reçois souvent des cas de personnes qui craignent des ennuis avec le système juridique en Russie»

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