La Suisse au rythme des 45 heures

Franc fort Une quinzaine de sociétés ont déjà allongé la durée du temps de travail du personnel

Préférée à des baisses de salaires, la mesure risque d’être mise sous pression au fil des mois

Le mouvement est parti de Suisse orientale, puis il s’est étendu à l’ensemble du pays. Depuis tout juste un mois, le personnel en Suisse du groupe Bühler, basé à Uzwil, travaille 45 heures par semaine. Cette mesure, assortie du maintien des salaires, doit permettre au groupe technologique saint-gallois, qui réalise 98% de son chiffre d’affaires à l’étranger, de limiter l’impact du franc fort. En échange, la société s’est engagée à ne prononcer aucun licenciement pour des raisons économiques durant sept mois.

Depuis mars, les quelque 500 employés d’Eternit Suisse, incluant un site à Payerne, travaillent aussi 45 heures par semaine. La même durée s’applique aux 3000 collaborateurs du fabricant de trains thurgovien Stadler Rail jusqu’à fin 2015.

La tendance à des horaires allongés se généralise dans l’industrie. A Moutier, le fabricant de machines Tornos a étendu la durée du travail à 43 heures par semaine depuis le 1er mars. A Schaffhouse, Georg Fischer, propriétaire aussi de GF Machining Solutions à Meyrin, l’a prolongé à 44 heures jusqu’à fin 2015 pour ses 2600 employés helvétiques, dont 230 collaborateurs à Genève. La décision sera réévaluée à l’automne, a précisé un porte-parole.

Souvent, d’autres mesures ont été prises pour faciliter l’acceptation du personnel: le fabricant de connecteurs électriques Huber + Suhner, basé à Herisau et Pfäffikon, a étendu son horaire de travail à 43 heures pour un an, en réduisant aussi de 10% le salaire de la direction et de 5% pour les autres cadres. Il en va de même chez V-Zug, dont les employés travaillent 44 heures. Ses cadres verront la part fixe de leur rémunération réduite de 10%.

Récemment, la liste des entreprises s’est allongée avec Scintilla, dont les 900 employés, répartis entre Saint-Nicolas (VS) et Zuchwil (SO), travailleront 41,5 heures. Les groupes argovien Benteler (42 heures, 350 collaborateurs) et bâlois Sauter (44 heures, 440 collaborateurs) ont fait de même.

De surcroît, le personnel de ces deux entreprises subira des baisses de salaires de 5%. Diminuer les rémunérations est une mesure toutefois plus controversée. En attestent les grèves entamées par le personnel de Melcalp à Meyrin ou chez Exten au Tessin suite à des annonces dans ce sens. Des négociations sans heurts existent aussi: les employés du fabricant d’implants dentaires Straumann à Bâle ont accepté une baisse de leur rémunération de 5%. Peu après l’annonce de la BNS le 15 janvier, des patrons comme Peter Spuhler, le directeur de Stadler Rail, ou Hans Hess, le président de Swissmem, s’étaient montrés opposés à des baisses de salaires, recommandant un allongement de la durée de travail.

Pour Norbert Semmer, professeur en psychologie du travail et des organisations à l’Université de Berne, «il est important que les entreprises informent ouvertement, de sorte qu’il apparaisse clairement où se situent les difficultés, quels sont leurs liens avec le franc fort et comment elles peuvent être résolues à long terme», juge-t-il. Une durée limitée est essentielle: «Si elle devient permanente, une hausse du temps de travail ne sera plus soutenue par tous.» Enfin, il faut être aussi conscient que la productivité diminue au fil des heures. «Le personnel produit durant la neuvième heure en général moins qu’au cours des premières, les fautes augmentent. Avec des horaires allongés, il est nécessaire de prévoir plus de pauses», conseille-t-il. Ainsi, «si la hausse du temps de travail se prolonge sur une longue durée, son impact peut s’affaiblir», conclut-il.

Mercredi, Employés Suisse a accusé certains employeurs de «surréagir» et profiter de la situation. Si l’organisation accepte, dans certains cas, des allongements de la durée du temps de travail, elle rejette toute baisse des salaires ou les rémunérations en euros.

Reste qu’une autre menace plane sur le personnel, celui de la délocalisation d’activités hors de Suisse. La société AFG Arbonia-Forster va supprimer entre 150 et 200 emplois liés à son unité de fabrication de fenêtres EgoKiefer, dont 80 postes qui seront transférés en Slovaquie. Le fabricant d’appareils auditifs zurichois Sonova va transférer 100 emplois vers la Chine et dans la région de Manchester outre-Manche.

Si la semaine de travail s’allonge dans l’industrie d’exportations, ce n’est pas le cas de tous les secteurs, encore moins dans l’administration. Exception à la règle, la ville d’Uzwil, où est basé Bühler, a imposé à ses employés 2 heures de travail en plus par semaine, pour atteindre 44 heures, durant trois mois afin de faire preuve de «solidarité» envers les entreprises plombées par le franc fort. La mesure a toutefois déclenché une vive polémique dans la localité.

«Le personnel produit moins durant la neuvième heure qu’au cours des premières,il y a plus de fautes»