Deux milliards de francs de dettes en moins pour 28 pays en développement. Tel est le bilan du programme de désendettement lancé en 1991 à l'occasion du 700e anniversaire de la Confédération. Tout avait commencé par une pétition lancée par les œuvres d'entraide suisses, demandant au Conseil fédéral d'accorder 700 millions de francs pour soulager le fardeau des pays lourdement endettés. Dix ans après, 450 millions ont permis d'acquérir, au rabais sur le marché secondaire, des créances pour une valeur de 2 milliards. Par exemple, les créances des exportateurs suisses ont été rachetées à 20% du prix du marché.

Mais pas question d'effacer simplement les ardoises. Selon les principes de désendettement créatif, Berne a demandé aux pays bénéficiaires de verser, en monnaie locale, l'équivalent ou une partie des créances dans un fonds de contrepartie destiné au financement des projets de développement et d'environnement. Le fardeau d'un premier groupe de 19 pays a ainsi été allégé par ce mécanisme «dette contre développement et nature». Neuf autres pays ont bénéficié des remises sous d'autres formes, notamment par des opérations multilatérales.

Deux milliards de francs, c'est certes une goutte d'eau. Au début des années 1990, la dette des pays du Sud s'élevait à 1350 milliards de dollars. Elle atteint aujourd'hui les 2500 milliards. Chaque année, rien que pour payer les intérêts, les débiteurs déboursent 200 milliards, quatre fois plus que ce qu'ils reçoivent en aide internationale. Certains pays doivent consacrer jusqu'à 50% de leurs recettes d'exportation. Autant dire que sans une annulation conséquente, bon nombre de pays n'ont aucune possibilité de se sortir de l'ornière. La démarche suisse se veut pionnière, dans la mesure où elle allège le fardeau tout en assurant des ressources pour combattre la pauvreté.

Le directeur du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), David Syz, se félicite de l'initiative suisse. En effet, au début des années 1990, il était hors de question pour les organisations multilatérales – Banque mondiale et Fonds monétaire international – d'empoigner le dossier de l'endettement. Le discours a changé, et David Syz rappelle qu'en organisant une conférence sur la dette multilatérale à Genève en 1994, la Suisse a donné une impulsion importante et s'est profilée comme l'un des premiers pays à apporter son soutien à une initiative dite HIPC en faveur des pays pauvres très endettés.

Pour Walter Fust, directeur de la Coopération suisse au développement (DDC), les fonds de contrepartie sont destinés directement aux couches les plus pauvres de la population, celles qui n'ont probablement jamais profité de l'argent emprunté. «Le désendettement créatif favorise ainsi un développement à la base», explique-t-il. Ainsi au Pérou, de 1993 à fin 2000, un fonds d'une valeur de 50 millions de francs a permis de financer 112 projets, avant tout dans les infrastructures sociales – centres de santé, approvisionnement en eau potable, irrigation et amélioration de semences. Au Sénégal, un fonds de 4 millions soutient une douzaine de petites banques qui, à leur tour, accordent des microcrédits aux entrepreneurs des secteurs de l'artisanat et de la pêche.

Cercle vicieux

Le bilan de dix ans de désendettement devrait satisfaire la Communauté de travail des œuvres d'entraide suisses (Action de carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Swissaid, Caritas), qui sont à l'origine de l'action et qui ont participé au premier plan à sa réalisation. Pourtant son directeur, Peter Niggli, estime que dix ans ne sont pas suffisants pour un programme de désendettement et souligne les limites de l'HIPC, que la Suisse compte désormais privilégier au profit d'une action bilatérale. Il fait remarquer que les conditions pour bénéficier de l'HIPC sont beaucoup plus difficiles que celles imposées contre l'Allemagne en 1953. Un accord limitait alors le remboursement des dettes à 3,5% des recettes à l'exportation. Aujourd'hui, il est fixé à 15%.

Par ailleurs, Peter Niggli craint que le cercle vicieux qui pousse les pays pauvres dans la spirale de l'endettement soit loin d'être brisé. «L'actuelle montagne de dettes est le résultat de prêts agressifs pour recycler les pétrodollars dans les années 70 ou encore des crédits généreusement accordés aux dictateurs et autres régimes minoritaires. On doit tout simplement effacer ces dettes odieuses», réclame-t-il.