Appeasuman, 43 degrés au soleil, à 200 km d'Accra et six heures de route, dont la moitié sur des pistes en terre rouge. Le village africain de cases rectangulaires en torchis abrite 1000 âmes, dont 600 enfants à moitié nus. Tous sont enthousiastes à l'idée de cultiver l'allanblackia pour la société hollandaise Unilever, avec une contribution du Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), à hauteur de 1 million de francs suisses (LT des 23.03 et 26.03.2005).

«Arrêtons le cacao et plantons de l'allanblackia», suggère l'un des sages du village lors de la réunion convoquée à l'ombre de l'amandier central. «Non, vous avez avantage à garder les deux, rétorque Felix Ntibrey, l'enfant d'un village voisin chargé par Unilever de piloter le projet. N'oubliez pas que le prix d'achat du cacao est garanti par l'Etat. La culture de l'allanblackia ne peut-être qu'une activité accessoire.»

Découverte récente

Cette discussion est capitale. Unilever veut faire de l'allanblackia, déjà abrégé AB, un produit d'exportation inséré dans la margarine Flora vendue en Europe. La multinationale a pourtant intégré ce projet dans le volet «social» de ses activités. Des millions d'euros ont été investis dans le processus d'extraction de l'AB et la filière d'exploitation, respectant à la fois l'environnement de la forêt tropicale et la structure sociale des 600 communautés villageoises impliquées. Le projet, ambitieux, a pourtant la taille d'une goutte de graisse végétale dans le chiffre d'affaires annuel de 40,3 milliards d'euros (1,8 milliard en Afrique qui sera doublé en cinq ans) généré par 265 000 employés dans cent pays.

Unilever, l'un des principaux employeurs du Ghana avec 2000 collaborateurs, est propriétaire de vastes palmeraies destinées à la production d'huile à partir de fruits brun-rouge. La société hollandaise a découvert il y a trois ans les propriétés de l'AB. Ce produit se cultive comme le cacao, extrait de fèves séchées au soleil sous des feuilles de bananier. Une quarantaine de fèves d'AB sont dégagées des cabosses ouvertes à la machette.

L'allanblackia concurrencera l'huile de palme. Quel est l'intérêt d'Unilever, numéro un de la margarine, propriétaire des marques Knorr (bouillon), Lipton (thé) ou Omo (lessive), de le développer? «Le traitement de la graisse végétale de l'AB est plus simple. C'est un produit plus naturel que l'huile de palme. Son coût de production, malgré des méthodes de plantation extensives en forêt, devrait se situer au même niveau que celui de l'huile de palme», explique Cyril Kattah, chef de projet pour Unilever.

Dissémination en forêt

Le créneau visé en Europe est celui d'un label de type Max Havelaar permettant de faire vivre au Ghana plusieurs milliers de personnes dont le revenu complémentaire annuel, par famille, devrait osciller entre 250 et 500 dollars. Le revenu annuel moyen se situe aujourd'hui à 320 dollars par personne. Le supplément de prix «aide au tiers monde» favorisera l'exploitation extensive de l'AB, par la plantation d'arbres disséminés en forêt, méthode très éloignée des techniques destructrices de défrichage et de brûlis utilisées pour les nouvelles plantations de cacao. De nombreux problèmes, botaniques, politiques et commerciaux, restent à régler. Unilever, malgré le soutien financier de divers partenaires, à hauteur de 2,5 millions de francs en trois ans, dont 1 million du Seco, ne prévoit pas la rentabilisation du projet avant dix ans.

Les scientifiques ne comprennent pas pourquoi l'une des deux récoltes annuelles est de mauvaise qualité. Ils ne connaissent pas la durée d'infertilité de l'arbre tropical. Est-ce six ans comme le cacaoyer? Le gouvernement ghanéen, qui a délégué un ministre remplaçant à la cérémonie de lancement du projet, préfère miser sur le renforcement industriel de la filière étatique du cacao. Le Ghana, deuxième producteur derrière la Côte d'Ivoire, fournit 21% des besoins mondiaux. «Le projet AB crée des emplois et augmente les revenus d'exportation», insiste Oscar Knapp, ambassadeur du Seco. Sous l'amandier d'Appeasuman, le chef du village ne pipe mot sur la stratégie à adopter. Cacao ou/et allanblackia? «C'est la tradition lors d'une affaire délicate. Il ne se trompe pas et ne sera donc jamais désavoué», commente un observateur.