Le monde des dotcom a créé une nouvelle catégorie d'employés qui vit en marge des syndicats. Aux Etats-Unis, on les appelle les Netslaves (les esclaves du Net). Et la descente aux enfers de nombreuses start-up les a rendus visibles pour la première fois en Suisse. Aux côtés des jeunes patrons de la Net-économie, il existe une nuée d'employés aux temps de travail morcelés avec de maigres conditions salariales. Les mirages et les rêves de la nébuleuse Internet exercent un tel pouvoir d'attraction sur la main-d'œuvre que la branche peut (ou du moins pouvait) se permettre de payer des salaires inférieurs au marché. Mais ce phénomène est pour l'instant peu visible étant donné que seuls quelques emplois de la Nouvelle Economie apparaissent dans les statistiques suisses.

Salaires à la baisse

Les témoignages qui affluent lèvent pourtant une partie du voile. «Pour le même effort, j'ai choisi de revoir en juin 1999 mon salaire à la baisse parce que je travaillais dans un environnement branché», remarque une employée de World Online, le portail Internet qui vient de fermer ses portes en Suisse romande. Certains voient là un monde du travail avec une grande flexibilité et beaucoup de souplesse. Pour d'autres, ce n'est que l'émergence d'un environnement un peu plus précaire que les autres. L'ambiance dans une start-up se veut pourtant conviviale. Les jeunes employés vivent plus une aventure qu'ils ne travaillent pour un employeur. On est ainsi bien plus proche de la bande de copains qui fait un joli coup que de l'entreprise avec une organisation hiérarchique traditionnelle. La solidarité est de mise, ce qui a pour premier corollaire que les heures de travail supplémentaires ne se comptent pas. L'esprit Java et les valeurs HTML ne sont pas monnayables: ils sont simplement partagés. Les cyberemployés sont prêts à se sacrifier pour la survie de la bande.

«Ces catégories de travailleurs sont des passionnés qui sont corvéables à merci», remarque Daniel Golaz du Syndicat suisse des mass media. De plus, les stock-options sont vues comme un parachute doré qui permet de supporter une bonne part de ces sacrifices. Cet environnement stimulant pourrait être vu comme «le meilleur des mondes» du travail. Mais bien souvent les salaires ne collent pas au marché, les heures supplémentaires sont légions et le filet de protection sociale laisse entrevoir des mailles bien plus larges que dans les autres secteurs. Et depuis l'éclatement de la bulle spéculative sur les valeurs Internet, il y a un an exactement, le panier des stock-options, pour ceux qui en bénéficiaient, s'est percé. Il est même arrivé que dans certains cas de faillite, une partie des salaires n'ait tout simplement pas été payée étant donné que les liquidités ont été consumées (burn rate). Le «start-uper», cet employé nouveau promis au plus bel avenir, se voit tout d'un coup plongé dans une ambiance de lendemain de fête avec les maux de tête qui l'accompagnent.

En Suisse, les syndicats ont de la peine à s'implanter dans les interstices de cette Nouvelle Economie. Les employés sont jeunes, mobiles et peu motivés par le maintien des droits. De plus, «le phénomène est récent et le bassin helvétique est trop petit. La défense des travailleurs est embryonnaire, mais nous essayons tout de même de les fédérer au sein d'un syndicat», remarque Daniel Golaz. Pour Monique Fréchette, la première cyber-syndicaliste québécoise, les choses sont claires: «L'augmentation du travail autonome via l'ordinateur manifeste les symptômes inquiétants d'une parcellisation de la force de revendication collective. Chaque travailleuse ou travailleur indépendant étant le concurrent direct de ses pairs, il devient difficile d'envisager une mécanique d'association basée sur le modèle traditionnel. Isolée et souvent obligée de négocier seule toutes ces conditions de travail, la main-d'œuvre du cyberespace devient l'otage des fluctuations du marché du travail et de l'abus de l'entreprise privée ou étatique.»

Don Quichotte de l'Internet

Ces propos pessimistes ne doivent pas cacher une réalité plus suave. La déconfiture récente du portail World Online, après son rachat par l'Italien Tiscali, et le licenciement de 45 personnes à Genève en est un bel exemple. Le jour de l'annonce de la fermeture, aucun plan social n'a été proposé par la société Internet. «Il n'y avait même pas de comité de personnel», remarque une employée de World Online. En pleine situation de crise, un groupe de représentants du personnel a été créé à la va-vite et un préavis de grève a été voté. Résultat: Tiscali est revenu sur sa décision et le géant européen de l'Internet a finalement proposé un plan social pour l'ensemble des employés. «Nous avions laissé une semaine à la direction de Tiscali pour qu'elle nous rencontre afin d'entamer les négociations. Il faut dire que nous avions menacé de faire grève et d'occuper le site afin de nous faire entendre», confie une déléguée du personnel qui préfère garder l'anonymat. Les règles de l'ancienne économie se sont parfaitement appliquées à ce qu'il est convenu d'appeler la «Nouvelle Economie».

Marc Blondel, secrétaire général de Force ouvrière en France, exprime bien cet état de fait sur le site Internet syndicaliste, Itinerant: «Après les feux d'artifice du départ, nous assistons à une remise en ordre dans laquelle les porteurs de capitaux provoquent réorganisations, restructurations, rachats, regroupements. Les valeureux Don Quichotte, sympathiques aventuriers, sont repris en main, leur micro-entreprise rachetée dans le meilleur des cas (quand elle n'est pas acculée à la faillite). Les voilà remis à leur place par l'ancienne économie.»