Air France s’y est cassé les dents. Des observateurs du marché racontente qu’il y a quelques semaines, la compagnie aérienne s’est aventurée en Suisse pour lever des capitaux. Son offre a attiré tellement peu de fonds qu’elle a dû repartir bredouille, sans avoir pu créer d’obligations. Elle n’est pas la seule à avoir essuyé un tel échec. Cela se produit régulièrement pour les emprunts considérés comme des investissements «high yield» (haut rendement, c’est-à-dire des titres risqués), même s’il semble que la compagnie aérienne n’est en fait étudiée par aucune des trois grandes agences de notation.

«Le marché suisse est plus preneur d’emprunts d’entreprises étrangères en francs lorsque celles-ci sont notées dans la classe d’investissement», explique Catherine Reichlin, spécialiste des obligations chez Mirabaud & Cie.

L’échec d’Air France ne devrait pas cacher une activité frénétique. Selon Credit Suisse, la Suisse se classait fin 2010 quatrième mondiale en termes d’émissions obligataires. Première monnaie, le dollar est suivi de l’euro et du yen. Le franc précède ainsi la livre sterling et le dollar canadien. Surtout, les entreprises étrangères constituent plus de la moitié de l’activité sur ce segment, soit 303 sur 548 milliards de francs fin 2010.

«Les sociétés étrangères peuvent lever de l’argent en Suisse sans y être cotées elles-mêmes ou sans y avoir d’activité mais pour autant qu’elles remplissent les devoirs juridiques de la cotation», confirme Alain Bichsel, porte-parole de Six Group. Il note aussi que les sociétés des pays émergents sont de plus en plus nombreuses à venir puiser des financements en Suisse.

Des grandes sociétés internationales le font depuis longtemps. Daimler, Gaz de France, BMW ou la holding de Renault (RCI) par exemple. Car s’endetter dans la monnaie helvétique fait partie de la stratégie de financement de grandes multinationales. De nombreuses entreprises profitent aussi de se financer à bon compte en raison des taux d’intérêt bas qui prévalent en Suisse, commente Misha Weber, responsable de la stratégie de crédit globale chez Credit Suisse. Et «grâce à la stabilité politique et financière du pays, le franc est devenu l’une des monnaies de financement de prédilection pour les entreprises», ajoute Jérôme Benathan, gérant de portefeuille senior chez Swisscanto.

Il y a quelques jours, une banque indienne a annoncé vouloir se risquer à placer des obligations dans la monnaie helvétique. IDBI Bank, un établissement en mains publiques, veut lever l’équivalent de 200 millions de dollars. Ce n’est pas la première, mais la tendance s’accélère, selon Catherine Reichlin. L’experte de Mirabaud & Cie cite deux autres banques indiennes qui ont levé des fonds avec succès sur le marché suisse, comme State Bank of India. Elle a une préférence pour l’Export-Import Bank of India, dans la mesure où il s’agit d’une agence étatique destinée aux financements des exportations et importations. «C’est plus proche d’un investissement dans de la dette souveraine», explique-t-elle. Une manière donc de s’exposer à la croissance des pays émergents sans s’aventurer dans des marchés lointains. Dans le cas de l’Export-Import Bank of India, le titre rapporte 3% sur quatre ans. Si l’arrivée de groupes indiens est nouvelle, les tentatives de lever des capitaux par des banques russes, comme WTB ou Sberbank, se sont produites plus tôt. De même, des banques polonaises sont également venues chercher des financements auprès des investisseurs suisses. Des levées de fonds par des entreprises coréennes ont été particulièrement prisées par le marché helvétique. Du côté de l’Amérique latine, la CAF – la banque de développement latino-américaine – et America Mobil (Mexique) ont aussi suivi cette tendance.

Si ces entreprises ont imité les ménages d’Europe de l’Est, qui ont contracté des hypothèques en francs pour profiter des taux bas, elles ne sont pas tombées dans le même piège. Alors que les particuliers ont été progressivement étouffés par l’appréciation du franc, «les entreprises se couvrent généralement contre les risques de change», souligne Catherine Reichlin.

Pour les investisseurs suisses, c’est l’occasion de diversifier son portefeuille obligataire et de trouver une alternative aux emprunts suisses qui rapportent peu, poursuit la spécialiste de Mirabaud & Cie. Elle signale que le risque est plus élevé – «ce sont les premiers titres sur lesquels nous perdons la liquidité en cas de difficulté sur les marchés» – que sur des obligations de la Confédération ou d’entreprises basées en Suisse. Mais cela permet de s’exposer à des régions en croissance tout en évitant le risque de change. Un point crucial, alors que l’appréciation du franc face à l’euro et au dollar a largement rogné les performances gagnées sur d’autres marchés.

«Les institutionnels, dont les caisses de pension, achètent surtout ces dettes, explique Jérôme Benathan de Swisscanto. En Suisse, on a rapidement fait le tour du marché du crédit, par rapport à de grands ensembles comme le dollar ou l’euro. Ce d’autant que les entreprises locales utilisent encore beaucoup les canaux bancaires pour se refinancer.» Ce marché, où règne une «asymétrie entre offre et demande» pour les emprunts d’entreprise, attire naturellement les sociétés étrangères, poursuit le gérant.

Catherine Reichlin a constaté une accélération des émissions au premier semestre de cette année, puis un certain ralentissement. «Le marché obligataire en franc, mais aussi en euro souffre de la crise de la dette publique», prévient Misha Weber. Les turbulences dans la zone euro affectent aussi les choix des investisseurs. Ils vont se concentrer sur des «noms connus et des valeurs défensives issus de pays aux finances publiques robustes», estime Jérôme Benathan. Les groupes italiens auraient, eux, en ce moment beaucoup plus de problèmes à lever des fonds en francs, juge l’expert. L’introduction du taux plancher entre le franc et l’euro ne devrait, lui, pas avoir d’effet, selon les analystes, puisque les entreprises s’intéressent plus à l’évolution des taux d’intérêt qu’à celle des devises.

Investir dans les obligations d’entreprises mondiales. Page 17