Innovation

«La Suisse a toujours été très attachée au liquide»

Pour Antoine Verdon, la tendance à l’utilisation de moyens de paiement numérique prend du temps à s’installer en Suisse. Il explique ce que pourraient faire les applications pour encourager les utilisateurs à s’y intéresser

Antoine Verdon est entrepreneur, investisseur et membre du think tank bancaire de Swisscom E-foresight. Il explique pourquoi les solutions de paiement mobile peinent à devenir populaires en Suisse et ce qu’il faudrait pour encourager les utilisateurs.

Le Temps: Le paiement mobile est-il plus qu’une mode? Beaucoup de solutions ou d’applications se développent et la concurrence est féroce, mais les utilisateurs semblent relativement peu nombreux, pourquoi?

Antoine Verdon: La Suisse a toujours été très attachée au liquide. Les mentalités mettront donc du temps à changer. On privilégie la confidentialité des transactions à la transparence. Mais il existe une tendance lourde vers l’argent numérique en Europe. La France interdit maintenant les paiements en liquide supérieurs à 1000 euros, l’Allemagne à 5000 euros. La dernière fois que j’ai sorti un billet de banque au Danemark, on m’a regardé comme si j’avais quelque chose à cacher.

– Que faudrait-il pour inciter les utilisateurs?

– Les modèles qui ont du succès à l’étranger n’offrent pas seulement un paiement mobile, mais un écosystème de services. Alipay est le meilleur exemple, utilisé quotidiennement par des centaines de millions de chinois pour payer dans les magasins, mais aussi en ligne, vérifier le solde de leur compte, acheter un ticket de train et même envoyer des «hong bao» virtuels, ces enveloppes rouges contenant de l’argent que l’on s’échange pour le nouvel an.

Les solutions suisses sont encore trop centrées autour du pur paiement. Mais personne ne veut une application juste pour payer. Pourquoi sortir son téléphone plutôt que sa carte à la caisse? Les paiements vont se transformer progressivement en expériences, dans lesquelles le paiement représente une des étapes. Uber l’a bien compris et l’a même rendu totalement invisible!

– Les start-up suisses qui se sont développées dans ce domaine (Muume, etc.) ont-elles une chance de résister et de survivre face à la concurrence, alors que tous les grands acteurs se sont regroupés dans Twint et que des grands groupes proposent leurs propres solutions, comme ApplePay?

– J’aimerais pouvoir dire oui, toutefois je pense que ces acteurs n’ont aucune chance dans le marché actuel. La question qui se pose est surtout: Twint sera-t-il assez puissant pour résister aux acteurs internationaux qui mettent un pied en Suisse? Certains pensent que de la même façon qu’une majorité des Suisses utilise une carte de débit au supermarché et une carte de crédit à l’étranger, ils utiliseront Twint en Suisse et Apple Pay ou Google Wallet en voyage. Je ne suis pas convaincu qu’une solution suisse pourra faire le poids.

– Pourquoi est-ce que ces solutions de paiement mobile fonctionnent mieux dans les pays en développement? Certains services, comme M-Pesa en Afrique, ont obtenu un succès phénoménal…

– La situation est souvent très différente. Dans les pays en voie de développement, le paiement mobile permet à des personnes qui ne disposent pas de compte en banque de stocker de l’argent en lieu sûr et de l’envoyer à des proches sans devoir transporter des liasses volumineuses. Il apporte de la sécurité (risque de vol réduit, établissement d’une preuve de paiement) et permet d’augmenter énormément l’efficacité des transactions.


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