Emploi

La Suisse veut intégrer les réfugiés à travers l'agriculture

Berne espère que sa démarche inspirera les cantons et d'autres secteurs économiques. Les réussites restent rares, notamment en raison de lourdeurs administratives

Feu vert pour l’intégration des réfugiés à travers l’agriculture. Le projet pilote visant à employer des titulaires de permis B et F d’admission provisoire sur différentes exploitations agricoles sera, comme prévu, reconduit jusqu’en 2018.

Démarré en avril 2015, le programme a permis de placer treize réfugiés dans huit exploitations agricoles et s’est achevé sur un bilan positif, «tant du point de vue du travail fourni que de l’intégration des réfugiés», a expliqué mercredi Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans (USP), co-initiatrice du projet avec le Secrétariat d’État aux migrations (SEM), lors d’une conférence de presse à Berne.

Depuis le début de l’année, quatorze exploitations agricoles ont déjà montré leur intérêt pour un total de 17 postes de travail. Tant du côté du SEM que des paysans, on reconnaît des difficultés initiales à trouver des exploitations agricoles prêtes à se lancer dans l’expérience et des candidats avec le bon profil. Mais pour Jacques Bourgeois l’essentiel était ailleurs. «Nous avons volontairement voulu rester petits. L’avenir passe à présent par les cantons.»

Diverses initiatives similaires ont vu le jour au cours des derniers mois à Neuchâtel, dans le Jura ou à Genève. L’Union suisse des paysans espère à présent que les cantons simplifieront les démarches administratives pour les employeurs.

Un combat contre la bureaucratie

Marc* ne peut qu’approuver. Voilà plus de 20 ans que cet agriculteur des bords du Léman emploie des titulaires de permis F d’admission provisoire. Son combat contre la bureaucratie, il le raconte volontiers: les lourdeurs administratives, les rendez-vous à répétition chez les services sociaux qui perturbent la cueillette ou la «décourageante» taxe spéciale de 10% – prélevée directement sur le salaire en guise de remboursement des frais engagés par la Confédération…

L’exploitation de Marc n’est pourtant pas bien grande. «Je n’ai pas de RH. Ce boulot, c’est le travail du patron le dimanche. Comment voulez-vous pousser davantage de gens à travailler dans ces conditions?», s’indigne le sexagénaire qui emploie actuellement une vingtaine d’Érythréens.

Près de 80% des requérants à l’aide sociale

Afin d’encourager les réfugiés et admis provisoirement à accéder au marché de l’emploi, le Conseil fédéral a annoncé en mars vouloir simplifier les procédures d’autorisation et supprimer l’obligation de verser la taxe spéciale. Une réforme rendue nécessaire au vu faible taux d’employabilité de ces populations.

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Plus de 80% des personnes déposant une demande d’asile ont besoin de l’aide sociale pendant leurs cinq à sept premières années en Suisse. Après 10 ans, le taux d’activité des réfugiés reconnus atteint 48% et 25% pour les admis provisoires. Avec une grande part de working poors. Préoccupant alors que la vague migratoire devrait amener quelque 40 000 requérants en Suisse en 2016.

Une stratégie de court terme qui coûte cher

Dans sa récente étude «Open the Door and Let’em In» (Ouvrez la porte et laissez-les entrer, non-traduit en français), Marie Owens Thomsen, cheffe économiste d’Indosuez Wealth Management, plaide pour une intégration plus directe et donc moins coûteuse des migrants. «Il n’y a rien d’inéluctable au fait que les requérants finissent à l’aide sociale. Il ne tient qu’à la Suisse de prendre des décisions politiques courageuses afin d’éviter que cette population ne soit condamnée à rester un utilisateur net de ressources fiscales», plaide l’économiste.

De son côté, Jacques Bourgeois espère, lui, que d’autres secteurs économiques se joindront à la paysannerie dans ses efforts pour mieux exploiter le potentiel de la main-d’œuvre indigène, surtout après l’initiative contre l’immigration de masse. Gastrosuisse et des entreprises comme Micarna, une filiale de transformation de viande de Migros basée à Courtepin (FR), ont déjà lancé leurs programmes de formation professionnelle dédiés aux réfugiés.

Les qualifications plus importantes que l’origine

De là à prétendre à une extension à l’ensemble de l’économie? Pas pour l’Union suisse des arts et métiers (Usam) qui souligne que l’intégration des migrants est une tâche de l’État et pas de l’économie. «Pour les patrons, la question n’est pas de savoir d’où viennent les travailleurs mais quelles sont leurs compétences, réagit Hans-Ulrich Bigler, son directeur. Et là: aux problèmes de communication des requérants s’ajoutent des exigences de plus en plus élevées, notamment dans le domaine de la construction.» Peu probable donc que les besoins de l’économie soient en adéquation avec les compétences des nouveaux arrivants.

Une analyse partagée par Marc qui rappelle que les requérants doivent avant tout apprendre la langue pour pouvoir s’intégrer. «L’agriculture a toujours dégrossi les flux migratoires, rappelle le sexagénaire. Les Portugais ou les Espagnols sont aussi passés par l’agriculture avant de basculer vers d’autres secteurs. A la fin des années 50, mon père a dû arrêter d’élever du bétail parce que tous ces travailleurs étaient partis sur les chantiers des cités de Meyrin, d’Aïre ou de Vernier.»

*Prénom d’emprunt

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