Payer plus pour qu’eux gagnent plus? C’est le dilemme que les entreprises de la nouvelle économie imposent aujourd’hui aux consommateurs.

Uber, Amazon, Zalando, voire EasyJet ou Lidl. Les uns après les autres, ces discounters ont été pointés du doigt, en raison des conditions de travail imposées à leurs employés.

Lire également: En Suisse aussi, les pilotes d’EasyJet sont sous pression

«Derrière chaque prix low cost, il y a un salarié low cost.» La phrase est d’Olivier. Il fait partie de la cinquantaine d’internautes qui ont répondu à l’appel à témoignages lancé par Le Temps sur Facebook. Dans leur immense majorité, ils confirment boycotter l’une ou l’autre des têtes de ponts de la nouvelle économie. Mais leurs discours sont souvent nuancés. Renoncer à ces nouveaux services, c’est, certes, être prêt à payer plus. Mais c’est aussi tourner le dos à un confort auquel les acheteurs se sont habitués.

Uber en première ligne

Sarah, 35 ans, bénéficie d’un revenu qu’elle juge «plutôt élevé». Elle peut donc se permettre de payer un peu plus, pour éviter certains services low cost. Elle a, par exemple, désinstallé l’application Uber de son smartphone, après avoir découvert les rémunérations des chauffeurs de la société californienne.

Uber est, de loin, l’entreprise la plus souvent citée dans ce débat. Parce que c’est elle qui «ubérise» de la manière la plus spectaculaire un marché resté longtemps sans concurrence et qui, tout à coup, redevient accessible au plus grand nombre.

Mais à quel prix, se demandent certains consommateurs. «Les chauffeurs ne sont pas nos employés, ce sont aussi nos clients, ils sont libres de choisir Uber ou non, défend Alexandre Molla. Le responsable d’Uber pour la Suisse romande poursuit: Ecoutez nos chauffeurs: ce qui les séduit avant tout, c’est la flexibilité de notre modèle. Et si l’on est capable d’offrir des prix aussi compétitifs, c’est grâce à notre technologie, qui réduit la conduite à vide et, donc, augmente le salaire horaire des chauffeurs. C’est ça que ceux qui nous critiquent ont de la peine à entendre.»

Une petite contribution

Il n’y a pas que le leader de la mise en relation entre chauffeurs et passagers qui doit lutter contre un déficit de réputation. Sarah confie également qu’elle a déjà forcé son mari à faire trente minutes de voiture supplémentaires pour qu’il évite d’aller chez Lidl. «En Allemagne, des amis nous ont raconté la pression à laquelle sont soumis les employés.»

Mais elle ne s’en cache pas: son attitude au quotidien est faite de contradictions. «Je n’achète pas sur Amazon, sauf des livres, parce que j’ai une liseuse Kindle.» Elle commande aussi régulièrement des habits chez Zalando. «Payer un peu plus pour privilégier des employeurs plus responsables, c’est une chose, mais renoncer à un confort de vie en est une autre. C’est plus compliqué.»

Le discours de Caroline est à peu près similaire. Depuis 2013, lorsque de premiers reportages dévoilant le rythme auquel sont soumis les employés des centres logistiques d’Amazon, elle n’utilise plus cette plateforme pour faire ses achats. Son boycott dure depuis plusieurs années et il est «assidu». Mais à l’approche de Noël, elle le concède, se passer d’Amazon est un sacrifice de temps et d’énergie.

Lire également notre édito du 28 août 2017: Qui peut battre Amazon?

Caroline a ciblé Amazon, mais elle avoue ne pas forcément être au courant des pratiques de certains autres commerçants auxquels elle fait appel. Pour cette raison, elle ne fait pas de son boycott un combat militant. C’est sa contribution à elle, par petite touche, ici ou là. «Rester totalement cohérent et éthique en permanence est un tel défi que le risque est de ne rien faire du tout.»

«Le boycott est un moyen, pas une fin»

Si la prise de conscience est à peu près acquise, le passage à l’acte, lui, est plus difficile. «C’est aussi une question de moyens, écrit Michael sur Facebook. Je suis encore aux études et je ne peux pas permettre de boycotter grand monde. Mais je suis déterminé à y réfléchir dès que mes moyens me le permettront.»

Il est ainsi, le boycott du low cost: désorganisé, inconstant, discret. La Fédération romande des consommateurs (FRC) n’a ainsi reçu aucune plainte qui concerne ce type d’enjeu. Mais «cela ne veut pas dire que les consommateurs y sont insensibles, précise Robin Eymann, responsable de la politique économique de la fédération. Ils sont de plus en plus préoccupés par les conditions de travail, le respect de l’environnement ou des droits de l’homme».

La FRC en profite pour faire passer un message: «Les entreprises et l’Etat ne doivent pas se libérer de leurs responsabilités, en considérant que c’est au consommateur de faire le choix de cautionner ou non certaines pratiques, poursuit Robin Eymann. Le boycott peut aider à améliorer la situation. Mais c’est un moyen, pas une fin.»

Lire aussi l’interview d’Alexandre Molla: «La nouvelle loi genevoise est un exemple d’intégration d’Uber unique au monde»

A Genève, la Loi sur les taxis et les voitures de transport avec chauffeur (LTVTC) a offert un statut légal à Uber. Mais il y a bémol, selon Alexandre Molla. Il craint que les examens pour obtenir le statut de chauffeurs VTC ne soient trop sélectifs. Car l’enjeu principal, aujourd’hui, «c’est de pouvoir répondre à la demande», résume le responsable romand. Qui le prouve par deux chiffres: dans la région lémanique, quelque 1000 chauffeurs sont actuellement liés à Uber. En face, l’application est téléchargée 3000 fois chaque semaine. Ce sont 3000 consommateurs qui, chaque semaine, semblent avoir décidé de ne pas boycotter Uber.


Des actions collectives contre Uber

Des syndicats militent pour que les travailleurs de la nouvelle économie soient mieux protégés

C’est en quelque sorte un cri de la victoire. Tim Roache, le secrétaire général de l’un des plus importants mouvements syndicaux du Royaume-Uni, le GMB, vient d’appeler à boycotter les Uber, Amazon, Starbucks et autres RyanAir, qui «abusent les travailleurs». «Nous avons une responsabilité morale, a-t-il déclaré, lors d’un congrès à Brighton, fin septembre. Ces services ne sont pas bon marché pour rien, ils sont bon marché au détriment des employés.»

Son intervention est intervenue quelques jours après que l’autorité des transports londonienne a décidé de ne pas renouveler la licence d’Uber. Une décision contre laquelle l’entreprise a immédiatement décidé de faire appel, pour continuer d’opérer dans une ville ou elle compte plus de 3 millions d’utilisateurs.

En Suisse, des actions syndicales ont également été lancées. Unia milite pour que l’application soit interdite en Suisse en attendant que Uber «respecte ses obligations d’employeurs» en payant des charges sociales pour ses chauffeurs et la TVA. A Zurich, la société vient de retirer son service le meilleur marché, UberPop, qui permettait aux chauffeurs sans licence d’exercer. «Une victoire d’étape», selon Unia, alors que cette formule existe encore à Bâle et à Lausanne.