«Autrefois, pour une votation, nous commencions six mois avant, faisions un sondage d’opinion, et décidions: «Ce sont les trois messages que nous voulons faire passer.» On faisait des affiches, des réclames et on lançait la campagne. Aujourd’hui, plus personne ne fait ça! Nous évoluons dans un laboratoire permanent.»

Dans une interview accordée fin janvier au Temps, Roman Geiser, patron de l’agence zurichoise Farner, faisait référence à des décennies bien révolues. Une époque où le patronat et le Conseil fédéral décidaient de ce qui était bon pour le peuple suisse. Le plus souvent, la majorité des votants suivaient docilement les consignes de vote destinées à assurer la compétitivité et l’attractivité du Standort Schweiz (la place économique suisse).

Les votations du 13 février dernier l’ont rappelé: le citoyen est devenu beaucoup plus imprévisible. Le pouce suisse levé, supposé inciter à abolir le droit de timbre, n’a pas fait mouche. L’objet a été balayé par 62,7% des votants. Une gifle pour Economiesuisse et les autres organisations économiques qui s’étaient mobilisées pour torpiller ce prélèvement de 1% sur les levées de capitaux supérieures à 1 million de francs.

Défaite aussi pour les mêmes acteurs sur l’initiative contre la publicité pour le tabac auprès des jeunes. Même les Neuchâtelois l’ont acceptée, en dépit de la présence sur leurs terres du groupe international Philip Morris, l’un des principaux pourvoyeurs d’emplois du canton.

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La prospérité pour principale «ennemie»?

Les principaux intéressés sont les premiers à constater que les objets économiques ne passent plus comme une lettre à la poste: «Préserver les emplois et renforcer les PME ne suffit plus, c’est ainsi», observait ce vendredi Valentin Vogt, président de l’Union patronale suisse, dans plusieurs médias alémaniques. Et d’expliquer: «Il est intéressant de constater que cette évolution est parallèle à notre prospérité. Après avoir été plongés dans un marasme économique au milieu des années 1990, avec un taux de chômage élevé, nous avons plus ou moins bien surmonté toutes les crises depuis vingt ans. Le plus grand ennemi du changement, c’est quand tout va bien. Les électeurs ont manifestement le sentiment que rien ne peut nous arriver et que notre prospérité nous est fondamentalement due.»

Parmi les observateurs de la vie politique suisse, personne ne nie que ce que d’aucuns nomment le «miracle helvétique» joue un rôle dans la fracture qui s’est opérée entre population et élite économique.

Car avant, le narratif était bien rodé: «A partir de 1848 et la naissance de la Suisse moderne, rappelle l’historien Laurent Tissot, les conditions-cadres ont été vues comme un moyen stratégique et politique permettant à la Suisse d’être en mesure de concurrencer les grandes économies mondiales.» La population avait intégré ce mantra selon lequel la Suisse était un «Sonderfall, un état d’exception». «Ce qui lui permettait de prendre des mesures difficilement acceptables pour les pays voisins parce que sinon, on estimait qu’on était fichu!»

Une forteresse ébranlée

Avec l’élévation du niveau de vie et la prise de conscience d’enjeux éthiques et environnementaux, ces arguments ne suscitent en effet plus la même adhésion. Mais pour l’historien vaudois Matthieu Leimgruber, d’autres facteurs entrent en jeu, à commencer par le parlement qui tient une place beaucoup plus importante dans la vie politique.

Il y a aussi des organisations patronales bien moins organisées: «Aujourd’hui, les milieux patronaux paraissent très structurés mais avant, leur discipline interne était beaucoup plus grande. Les situations où, tout à coup, une partie du patronat partait toute seule, n’existaient pas.» Et de citer la scission de la faîtière des assureurs maladie en deux fédérations concurrentes [en 2014, ndlr]. Un événement inimaginable, entre les années 1920 et les années 1980, car durant cette période, «de telles dissonances se discutaient à l’interne. Elles n’étaient pas jouées sur la place publique. Cela rend la prise de décision plus incertaine.»

Fin des Trente Glorieuses, dissolution de l’Union suisse du commerce et de l’industrie (USCI), refus d’adhérer en 1992 à l’Espace économique européen… Peut-on marquer d’une croix blanche le moment où commence à se fissurer le contrat tacite qui semble s’être établi entre les citoyens, les autorités et les milieux économiques?

On ne sait toujours pas quoi faire de l’UDC dans les organisations patronales 

«On ne sait toujours pas quoi faire de l’UDC dans les organisations patronales. Les transformations structurelles de l’économie dès les années 1970 ont favorisé une reconfiguration du paysage patronal suisse», répond Matthieu Leimgruber, professeur associé à l’Université de Zurich. C’est d’ailleurs déjà là que va émerger un certain Christoph Blocher et d’autres personnalités demandeuses d’un virage à droite en réaction à la globalisation et aux changements sociétaux nés en Mai 68. Trente ans plus tard, «on ne sait toujours pas quoi faire de l’UDC dans les organisations patronales».

Le premier parti du pays s’est toutefois imposé à la tête de l’Union suisse des arts et métiers (USAM), qui représente aujourd’hui plutôt les intérêts des entreprises orientées sur le marché intérieur, tandis qu’Economiesuisse, née en 2000 de la fusion de l’USCI et de la SDES (la Société pour le développement économique de la Suisse), est elle perçue comme la porte-parole des multinationales. Les régulières divergences de vues entre ces deux entités alimentent ce que les chercheurs André Mach, Thomas David et Stéphanie Ginalski qualifient de noisy politics (politique bruyante) par opposition à la quiet politics (la politique silencieuse) qui a prévalu jusqu’aux années 1980.

Les excès des années 2000

Si le ver est entré dans le fruit bien plus tôt, le début du siècle va contribuer à le faire pourrir: «Il y a une certaine défiance à l’égard des milieux économiques, en particulier des grands patrons depuis le début des années 2000 et les révélations sur les rémunérations qui ont conduit à l’acceptation de l’initiative sur les multinationales responsables par le peuple en 2020 [c’est la non-majorité des cantons qui fera échouer le texte, ndlr]», note le politologue André Mach. Sans oublier, ajoute Matthieu Leimgruber, que «les patrons ne viennent plus toujours de Suisse. Certains d’entre eux ne comprennent pas toujours les codes de la politique suisse, voire ne s’y intéressent pas. Certains se demandent même à quoi servent les organisations patronales.»

Cette évolution brouille en effet encore un peu plus les messages des milieux économiques qui n’ont plus forcément les mêmes intérêts: «Le tissu économique suisse est très diversifié, rappelle André Mach. Jusqu’à présent, la force de l’économie, c’était de parler d’une seule voix. Maintenant, on voit plus de fissures. Il y a davantage de divisions entre les grandes entreprises et les PME ou la finance et l’industrie.»

En précipitant le monde dans la récession, la grande crise financière de 2008 cisaillera par exemple l’économie en deux: d’un côté, celle qui est jugée «réelle», de l’autre la finance et ses excès. L’acceptation en 2013 à une large majorité de l’initiative lancée par le petit entrepreneur Thomas Minder, échaudé par les rémunérations élevées des grands dirigeants d’entreprise en est l’une des conséquences. Elle fut facilitée d’ailleurs par des révélations quelques semaines avant l’échéance, du parachute doré que doit toucher le patron de Novartis, Daniel Vasella. Un an plus tard, le souverain populaire dit oui à l’initiative «Contre l’immigration de masse», portée par l’UDC et combattue par une partie des organisations économiques.

Besoin d’un nouveau logiciel

Près de dix ans après l’acceptation de ces freins, l’économie suisse ne semble pas se porter beaucoup plus mal. Si la pandémie de covid l’a un temps affaiblie, rien ne paraît véritablement ébranler son attractivité. Elle continue d’ailleurs de caracoler en tête des classements qui évaluent la compétitivité des pays, donnant en effet peut-être à la population un sentiment d’invulnérabilité.

L’économiste Stéphane Garelli pointe tout de même une ligne rouge: «Il y a une chose qui est essentielle pour la Suisse, c’est de continuer à avoir accès aux marchés. Si on nous coupe des marchés, l’économie suisse s’effondre.» De quoi rappeler que les relations institutionnelles entre Berne et Bruxelles sont au point mort. Un dossier pour lequel Economiesuisse vient d’ailleurs de se mobiliser mais sur lequel les organisations économiques sont loin de s’entendre.

Gardons tout de même raison, concluent en chœur historiens et politologues: la Suisse reste un état libéral et la gauche gagne surtout des batailles défensives, comme celles sur les réformes des retraites, rappelle André Mach. Si les scrutins deviennent plus serrés, les victoires plus difficiles à obtenir, toutes les votations ne tournent d’ailleurs pas en la défaveur des milieux patronaux. Il y a un an, c’est eux qui avaient arraché au peuple un accord de libre-échange avec l’Indonésie alors que la partie était loin d’être gagnée.