Industrie

Des Suisses séduits par l'innovante Shenzhen

Longtemps tournée vers la production de masse, la zone économique spéciale du sud de la Chine se met au service des inventeurs. La vaudoise Rovenso vient d'en profiter. Des étudiants de l'EPFL s'y rendent cet été

Des câbles de toute sorte, des composants électroniques, des batteries, le tout posé en vrac sur de petits étals. Segbuy, à Shenzhen, est perçu comme la caverne d’Alibaba des bidouilleurs. Sur les dix étages de ce bâtiment un peu spécial, des centaines de stands proposent tout ce qui se fait d’électronique. De quoi satisfaire l’appétit des «makers», ces passionnés qui fabriquent des objets innovants à des coûts défiant toute concurrence et qui, pour les plus chanceux, pourront conquérir le monde avec leur création.

«C’est comme un supermarché», résume Karina Chang. «Nos inventeurs s’y approvisionnent souvent», ajoute la responsable pour la Chine de Hax. Cet accélérateur américain de start-up, installé en haut d’une tour proche de SEG, est adossé au fonds de capital-risque SOSV. Hax soutient les entrepreneurs qui préparent «une nouvelle génération de produits, avec une forte composante technologique, et qui visent un marché mondial», détaille Karina Chang. Les bureaux vitrés, aux allures d’ateliers, sont ouverts 24h/24. Certains s’y déplacent sur un hoverboard.

La Silicon Valley des usines

A Shenzhen, surnommée la Silicon Valley des usines, «nous disposons d’un écosystème industriel unique», observe Karina. Deux fois l’an, Hax sélectionne des équipes dans lesquelles elle investit pour les aider à accélérer leur développement, et en particulier à fabriquer leur prototype. Les Vaudois de Rovenso font partie de la dernière volée. «Nous venons de finir nos 111 jours à Shenzhen, dans ce «goulag» à start-up, à travailler comme des fous. Mais quel résultat!», s’enthousiasme le directeur et cofondateur Thomas Estier, attrapé par Skype entre deux voyages. Il vient de rentrer en Suisse, mais a passé la semaine dernière à Munich; début juillet il retourne en Chine, à Shanghai. Il y présentera le prototype, le premier de taille réelle, réalisé chez Hax: un robot de 250 kg, destiné au marché du démantèlement nucléaire ou pétrolier. Installée au parc de l’innovation de l’EPFL depuis 2014, Rovenso ambitionne de devenir leader mondial d’ici 2020 des robots civils au sol.

«Cela a été trois fois plus vite qu’en Suisse pour une qualité comparable, raconte Thomas Estier. Les Chinois sont ultra-rapides. Une pièce livrée le matin qui ne convient pas reviendra dans l’après-midi améliorée. En Suisse, face aux fabricants, nous sommes considérés comme des clients de 3e classe, parce que nous ne sommes qu’une start-up. A Shenzhen, nous avons été traités presque comme des clients de 1re classe, notamment grâce à l’appui de Hax.»

Un microcosme technologique de 8000 sociétés

L’expérience de Rovenso illustre la métamorphose actuelle de la zone économique spéciale créée par Deng Xiaoping en 1979. Quelque 8000 sociétés technologiques y sont installées, dont les géants du web (Tencent), du téléphone (Huawei) ou des drones (DJI). Les investissements en R&D en 2015 sont estimés à 3 milliards de dollars, près de 6% du PIB de Shenzhen, contre 2,3% en moyenne à l’échelle de la Chine.

«Au-delà du dynamisme de Shenzhen, j’ai été surpris par la transformation de l’industrie, relève le patron de Rovenso. Celle que je connaissais, il y a 15 ans, ne s’intéressait qu’au volume et à la forte croissance. Aujourd’hui, elle est à la recherche d’innovation, prête à travailler sur de petites séries exigeantes pour acquérir des compétences.»

Étudiants vaudois en visite

L’usine du monde serait-elle devenue l’usine pour tout le monde? «Exactement, comme le montre la multiplication de ces communautés de «makers», répond Marc Laperrouza. Cet autre Suisse enthousiasmé par Shenzhen se prépare à y emmener quatre équipes de l’EPFL, de l’Ecal et de HEC Lausanne. Les 25 étudiants participent à CHIC, un programme soutenu par ces écoles ainsi que par la Confédération (grâce à Swissnex Chine) ou encore le canton de Vaud. Les futurs ingénieurs, designers et économistes vont profiter des ressources de Shenzhen pour réaliser l’objet, comme une «lunch box» chauffante ou des baguettes connectées pour jouer à la batterie, sur lequel ils travaillent depuis plusieurs mois. Un objet pour lequel Marc Laperrouza demande aussi de développer un modèle économique.


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En juillet, les étudiants suisses auront une semaine pour réaliser leur prototype chez Seeed Studio. «Nous sommes un maker pour les «Makers», sourit Albert Miao, cofondateur de cette entreprise créée en 2008. Nous aidons ceux qui ont des idées à les concrétiser.» Sur une étagère de la salle de réunion, une photo montre Li Keqiang dans les locaux de Seeed en 2015. Le premier ministre y avait fait une halte lors d’une visite dans la région au cours de laquelle il avait promu l’innovation comme l’avenir économique de la Chine.

Seeed emploie 250 personnes et vend des composants dans le monde entier. Pour répondre à la demande, l’étage d’un nouveau bâtiment vient d’être loué. S’y trouve la chaîne de production. Des ouvriers assemblent des cartes électroniques. A côté, deux imprimantes 3D fabriquent de petits cylindres jaunes.

«Les Chinois copient tout»

L’univers des Makers n’est toutefois pas tout rose. Il côtoie aussi le monde du «Shanzhai», un terme qui désigne les copies bas de gamme des produits électroniques, avec des marques comme Nakia ou Samsong. A Shenzhen, la notion de propriété intellectuelle reste abstraite. Ce n’est pas Armando Moll qui dira le contraire. «Les Chinois copient tout, et ils en sont fiers», avertit le patron de Techmacon, un fournisseur de l’industrie européenne avec trente ans d’expérience. Sa société vient de quitter un quartier industriel crasseux pour le parc de la science et de la technologie, flambant neuf. «La qualité progresse, mais la plupart des sociétés continuent de s’en moquer, poursuit-il. Seul le coût compte. Mais dans mon domaine les garanties sont de huit, voire dix ans. Les Chinois n’y sont pas encore.»

Pour éviter d’être copiée, l’équipe de Rovenso a monté son robot seule, commandant les pièces à différents fournisseurs. «Il faut aussi prendre tout le monde de vitesse, ajoute Thomas Estier. Enfin, tous les logiciels sont eux des secrets maison.» Son prototype achevé, Rovenso prépare à présent une nouvelle levée de fonds pour cet autonome, et espère lancer ses produits sur le marché en 2018.

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