MUTATION

Les Suisses sont moins usés par le travail que les Européens

Les Suisses travaillent avec beaucoup d’intensité mais ils ressentiraient moins de stress que leurs collègues européens. Les codes et les rythmes de travail sont mis en avant pour expliquer ce paradoxe

Les Suisses sont moins stressés par leur emploi

Intensité > Plus de 80% des Suisses jugent les cadences de travail élevées, mais ils ressentiraient moins de stress que les Européens

Les codes du monde professionnel sont mis en avant pour expliquer ce paradoxe

Intensification du travail, réorganisations permanentes, perte de sens, stress, burn out: les mots du labeur sont les mêmes de part et d’autre des frontières. Mais la Suisse figurerait au rang d’exception européenne. C’est l’avis de l’économiste français Philippe Askenazy, qui s’en est expliqué lors de sa venue aux Rencontres internationales de Genève il y a une semaine.

«La Suisse est un exemple d’exigence professionnelle et d’un maintien d’une bonne qualité de vie», a lancé ce spécialiste des changements technologiques et organisationnels. Il a montré un paradoxe, qui voit les Suisses travailler d’arrache-pied sans que leur santé soit endommagée. Ainsi, l’espérance de vie des Suisses «sans limitations» (c’est-à-dire sans atteinte grave à leur santé) continue de croître.

Statistiquement, les citoyens suisses sont soumis à une forte pression professionnelle, analyse ce directeur de recherche au CNRS. Entre 2005 et 2010, montre une enquête européenne1, le pourcentage des Suisses qui estiment travailler au moins un quart du temps à des cadences élevées est passé de 72% à 82%, contre 59% dans l’Union européenne en 2010. La même année, ils étaient 80% à travailler au moins un quart du temps sous la pression des délais, contre 62% en Europe. Cependant, «le système professionnel suisse offre une plus grande latitude décisionnelle et un meilleur support aux employés», estime l’économiste parisien. Par exemple, les Suisses étaient 82% en 2010 à déclarer avoir la possibilité de choisir ou de modifier leur méthode de travail, contre seulement 67% en Europe. Les écarts sont du même ordre pour les trois autres variables citées par Philippe Askenazy. Il s’agit de la possibilité pour un employé de choisir le moment de ses pauses, de l’aide ou du soutien manifesté par le supérieur hiérarchique, ou de la possibilité d’avoir accès à une formation continue payée. «En Suisse, les cadences de travail sont plus élevées qu’en Europe, mais ces opportunités-là font une différence.» Pour autant, avertit Philippe Askenazy, qui enseigne à l’Unité mixte de recherche Paris-Jourdan, la Suisse ne devrait pas se reposer sur ses lauriers, car «si on regarde la situation en France et en Allemagne, on s’aperçoit que la dégradation des conditions de travail s’est déroulée sur une période de dix ans seulement.» Celle-ci pourrait aussi atteindre nos frontières.

Pour ce qui est de l’Europe, le tableau dressé par Philippe Askenazy est sombre, car le mal au travail semble toucher toutes les strates professionnelles. «Les enquêtes sur les conditions de travail menées dans la Communauté européenne entre 1991 et 2010 montrent que de plus en plus de personnes subissent des contraintes physiques et cognitives croissantes. Cela recouvre une hausse du rythme de travail et un raccourcissement des délais. Ces facteurs sont en augmentation pour les personnes peu qualifiées et hautement qualifiées.» Les astreintes physiques viendraient «s’ajouter aux contraintes cognitives, et vice-versa». Les technologies et l’automation ont certes fait disparaître certains facteurs de pénibilité, mais le marché nourrirait parallèlement «une demande accrue de productivité», selon Philippe Askenazy.

Une des conséquences de cette mutation serait l’accroissement des troubles musculo-squelettiques. «En 1990, aux Etats-Unis, des études ont montré une hausse des accidents de travail chez des chefs de rayon. Pourquoi de tels accidents dans une profession apparemment sans risque, demande le chercheur. Parce que les contraintes du travail ont augmenté. Désormais, ces professionnels suivent leurs stocks, mais ils vont aussi sur le terrain, travaillent à flux tendus, etc. Avec à la fin de la fatigue qui peut aboutir à des accidents.»

Dans ces conditions, le rôle des soupapes – et donc la culture du travail – compte. Au Danemark, en Finlande et en Allemagne, plus de 60% des travailleurs ont déclaré en 2010 (1) être absents au travail au moins une fois par an. Mais ils étaient (en 2012) un peu plus de 10% seulement à avoir été «trop fatigués plusieurs fois par semaine pour assumer les tâches domestiques après les heures de bureau»2. Or, en France, en Espagne et au Royaume-Uni, ces deux indicateurs sont proches l’un de l’autre. En clair: les travailleurs de ces pays se forcent à être présents, mais ils souffrent d’une fatigue accrue. Enfin, les Européens arrivés dans la fleur de l’age regarderaient le futur avec circonspection. Les hommes et les femmes âgés de 50 à 54 ans qui ne pensaient pas être capables de faire la même activité à l’âge de 60 ans étaient respectivement de 40% et de 52% en 2010. «Or, du fait des coûts des assurances sociales, nous devrons travailler de plus en plus tard», souligne le chercheur. Qui rappelle que le coût de l’usure au travail se mesure en points de croissance.

1. «Enquêtes européennes sur les conditions de travail», 2005 et 2010.

2. «Enquête européenne sur la qualité de vie», 2012.

«La technologie supprime des tâches mais exige parallèlement une hausse de la productivité»

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