Parce que son pronostic vital est en jeu ou parce qu’elle flaire une opportunité, une entreprise peut être amenée à revoir son modèle d’affaires. Cet été, Le Temps brosse le portrait de cinq caméléons suisses qui, à un moment de leur histoire, ont choisi d’explorer de nouveaux horizons économiques.

A deux pas de la gare de Winterthour et quelques centaines de mètres de ses anciens bâtiments de briques, la «Wintower» est une tour vitrée de 26 étages et de 92,4 mètres de hauteur. Cet immeuble des années 1960, qui fut le plus haut bâtiment du pays jusqu’en 1978, est le siège central du groupe Sulzer, dont il est locataire. C’est ici que nous rencontrons Grégoire Poux-Guillaume, président de la direction de ce groupe qui aura 200 ans en 2034, lors d’une interview au début du mois de juillet.

Ce symbole de l’industrie suisse a connu d’innombrables combats d’actionnaires pour en prendre le pouvoir. Aujourd’hui, Viktor Vekselberg et à sa société Tiwel détiennent une participation de 48,8%. Rares sont les entreprises à s’être autant transformées, à avoir aligné les phases d’expansion et de déclin. Ses effectifs ont dépassé la barre des 30 000 dans les années 1960. Ils sont de 15 000 actuellement, pour un chiffre d’affaires qui devrait atteindre 3,7 milliards de francs en 2021.

De retour sur une piste ascendante

Si le groupe a retrouvé la voie de l’expansion cette dernière décennie, comme en témoigne son action en bourse, elle ne fabrique plus ses produits en Suisse, à l’exception de ses centres de chimie à Allschwil (Bâle-Campagne), ses laboratoires de recherche à Oberwinterthur (Zurich) et ses sites d’innovation et de fabrication pour l’industrie dentaire à Buchs, à la frontière du Liechtenstein.

Les changements de cap, de stratégie et de produits ont été innombrables. Après avoir débuté comme fonderie, à sa création par Johann Jakob Sulzer en 1834, «Sulzer s’est jusqu’en 1984 concentrée au total sur 17 branches d’activité, allant des pompes aux tunneliers, en passant par les locomotives, les incinérateurs, les moteurs d’avion et les machines textiles», déclare Grégoire Poux-Guillaume, à la tête de l’entreprise depuis cinq ans.

«Le fil conducteur de l’histoire de l’entreprise, ce sont les métiers de l’ingénierie mécanique. Sulzer a su se réinventer à différents moments de son histoire, mais elle a rarement eu une approche très focalisée», constate Grégoire Poux-Guillaume, lequel préfère parler de «réinventions permanentes» plutôt que de «virages industriels».

Une certaine concentration

La dernière vaste transformation s’est produite en 2014 avec une concentration sur trois domaines d’activité: l’équipement de pompes, dernier héritier des débuts du groupe, les équipements rotatifs et la chimie à travers Chemtech (séparation et mélange de fluides), autonome depuis 1993, mais dont les débuts datent de 1989.

En 2017, une 4e division s’y est ajoutée dont les origines datent de 2006. Appelée «systèmes d’application», elle dessert les marchés d’adhésion (construction), les industries dentaires, les cosmétiques et la santé.

Mais l’une de ces divisions, celle des applicateurs, s’apprête à être sortie du groupe par un spin-off «parce que sa taille lui permet d’être indépendante et qu’elle n’a pas de synergies avec le reste du groupe», commente Grégoire Poux-Guillaume.

Au long de son histoire, des activités ont été démarrées et d’autres soit introduites en bourse, soit vendues ou fusionnées. Ces réinventions répondaient à des moments de l’histoire (guerres, choc pétrolier, crises extérieures ou intérieures) ou à des choix stratégiques. L’un des meilleurs exemples de problèmes auto-générés remonte à la fin des années 1990, lorsque sa filiale dans l’orthopédie, Sulzer Medica, fit face à des plaintes collectives après un problème de contamination d’huile sur ses prothèses. «La capacité à innover pour trouver à chaque fois l’opportunité suivante est la particularité première du groupe», observe le directeur général.

A l’image de nombreuses réussites industrielles suisses, Sulzer s’adresse non pas au consommateur final mais à d’autres entreprises (B2B) et fabrique ses produits au plus près de ses clients. Le marché suisse représente 1% du chiffre d’affaires. Mais «le moteur de la résilience de Sulzer, c’est l’innovation», lance le directeur général. La compétence commune se trouve dans l’ingénierie des fluides et la base industrielle dans la mécanique.

A la suite de ses nombreuses ventes d’activités, le tissu industriel suisse regorge d’entreprises issues de Sulzer, de Zimmer (orthopédie) à Burckhardt (systèmes de compression). «Ce n’est pas un renoncement. Nous en sommes très fiers, comme le sont les parents lors du départ de leurs enfants», indique le directeur général.

L’avenir appartient à la durabilité

Ces prochaines années, Sulzer s’investira toujours davantage dans la durabilité et l’économie circulaire, à travers l’activité dans les pompes (solutions de traitement des eaux usées) et les activités renouvelables dans des processus pour les biopolymères et pour le recyclage (Chemtech). Les clients de biopolymères sont à la recherche de substituts biodégradables pour le plastique et 100% issus de produits naturels. Sulzer rêve d’ailleurs de proposer des bières dans des produits 100% biodégradables en fonction d’une technologie appelée PEF. Le projet est en phase pilote à Oberwinterthur.

Le fort taux de rotation des activités est considéré par la direction comme une force et l’une des raisons de sa résilience. «Réinventer, c’est comprendre que rien n’existe pour toujours», ajoute Grégoire Poux-Guillaume. Les activités d’applicateurs ont débuté en 2006. Sulzer en sort aujourd’hui en estimant que ce métier peut se développer à l’extérieur du groupe.