D’ici à quelques mois, les travaux pourraient se multiplier au milieu des routes suisses. Car une nouvelle bataille se dessine sur le marché helvétique de la fibre optique. Mardi, Sunrise et Salt ont surpris en annonçant la création d’une coentreprise qui aura pour mission d’accélérer le déploiement de cette technologie permettant d’accéder rapidement à internet. L’objectif, pour les deux opérateurs télécoms, sera avant tout de concurrencer Swisscom, que Sunrise et Salt jugent beaucoup trop lent.

Car qui dit aujourd’hui fibre optique dit avant tout Swisscom. C’est l’opérateur historique qui dicte le tempo pour le déploiement de cette technologie depuis une quinzaine d’années. Dans certaines villes et cantons, la société – qui appartient à 51% à la Confédération – s’est alliée à des services industriels locaux pour poser des fibres de manière conjointe et investir ensemble. Mais c’est avant tout Swisscom qui domine ce marché, en louant ensuite des fibres à Sunrise, Salt et d’autres opérateurs de plus petite taille. UPC possède quant à lui son propre réseau fixe.

Milliards à trouver

Or Sunrise et Salt veulent gagner en indépendance. Mardi, ils ont annoncé la création de la coentreprise Swiss Open Fiber, qui aura pour mission de relier 1,5 million de foyers durant les cinq à sept prochaines années à venir. Son budget: 3 milliards de francs. Qui financera ces opérations? Mystère. Les deux opérateurs n’ont pas dit combien ils investiront eux-mêmes – ce sera a priori une somme symbolique. Salt et Sunrise, conseillés notamment par les banques Lazard et Morgan Stanley, cherchent des investisseurs externes, suisses ou étrangers. «Nous avons déjà de bons échos et je suis confiant, nous parviendrons à séduire de nombreux investisseurs. Et ils seront aussi rassurés par le fait que nous louerons des lignes de fibre optique à Swiss Open Fiber, ce qui lui assurera une solide base de revenus», a affirmé André Krause, directeur de Sunrise. A priori, la Commission de la concurrence ne devra pas se prononcer.

Pourquoi poser de nouvelles fibres optiques, alors que Swisscom développe sans cesse son réseau? «Seul un tiers des ménages suisses est raccordé à cette technologie, ce qui est nettement insuffisant, a déclaré Pascal Grieder, directeur de Salt. Nous avons un taux moitié moins grand que celui affiché par l’Espagne, le Portugal ou l’Autriche. Ce n’est pas acceptable, notamment si l’on veut accélérer la numérisation de la Suisse.» Pascal Grieder a notamment indiqué qu’il existait une forte disparité entre les cantons, notamment en Suisse romande, avec aux extrêmes Neuchâtel (1% des ménages reliés en fibre) et le Valais (53%). On ne sait pas encore où Swiss Open Fiber commencera ses travaux.

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Ouvert à tous

Les deux directeurs ne le disent pas ouvertement, mais la création de Swiss Open Fiber leur permettra de posséder indirectement un réseau fixe: c’était l’objectif de Sunrise en tentant de racheter, sans succès, UPC en 2019. Et Salt n’a jamais caché son agacement de ne pouvoir proposer son offre sur fibre uniquement à un tiers des ménages. Par contre, ce nouveau projet n’est pas une amorce de fusion entre Salt et Sunrise, ont assuré leurs directeurs respectifs.

Présidé par Marc Furrer – ancien président de la Commission fédérale de la communication –, Swiss Open Fiber sera ouvert à tous: d’autres opérateurs, voire des services publics, pourront investir dans la société. Même Swisscom, qui disait mardi «examiner les possibilités de coopération».

Swisscom réplique

Accusé par ses concurrents de déployer trop lentement la fibre, Swisscom a d’ailleurs répliqué vendredi en rappelant avoir investi, ces dix dernières années, 16 milliards de francs dans les réseaux en Suisse. Une somme qui a permis de relier, selon l’opérateur, 74% des habitations et commerces à l’ultra-haut débit à la fin de 2019 – un pourcentage qui comprend aussi des connexions par le cuivre, moins rapides que celles par la fibre. En février dernier, Swisscom annonçait un nouveau plan d’investissement pour doubler la couverture en fibre (jusqu’aux bâtiments) d’ici à fin 2025 pour atteindre une couverture de 50 à 60% des logements et commerces. A priori, l’opérateur historique et Swiss Open Fiber devront se concerter pour ne pas relier les mêmes bâtiments avec leurs fibres.


Commentaire

Une concurrence salutaire

Si Salt et Sunrise parviennent à récolter les 3 milliards de francs prévus – ce qui est loin d’être gagné –, leur alliance est une excellente nouvelle pour la Suisse. Depuis la mort du projet de fusion entre UPC et Sunrise l’automne dernier, Swisscom semblait devoir rester seul maître du marché helvétique des télécoms. UPC, seul concurrent à posséder un réseau fixe, est toujours dans le flou: il ne sait toujours pas quand et à qui sa maison mère américaine le vendra.

Cette nouvelle concurrence va profiter aux consommateurs, pour qui la couverture en fibre optique est encore trop limitée. Bien sûr, tout le monde n'a pas besoin d’une connexion ultra-rapide, mais la demande en bande passante ne cesse d’augmenter, comme la pandémie vient de le souligner.

Swisscom, lui aussi, a de quoi sourire: l’émergence, sur le papier, de ce nouvel acteur, empêchera toute tentative de régulation sur le marché de la fibre. Un marché qu’il va continuer à contrôler majoritairement durant des dizaines d’années. (A. S.)