Son fameux «whatever it takes» (quoi qu’il en coûte) il y a dix ans n’est qu’un lointain souvenir. La tâche du sauveur de l’euro Mario Draghi - surnommé «Super Mario» pour son action à la tête de la Banque centrale européenne - est aujourd’hui bien plus difficile: sortir de la crise l’éternel maillon faible économique et financier du continent tout en étant à la tête d’une majorité hétéroclite et fragile. Pressé entre les caprices des partis de gauche, d’extrême-droite ou antisystème, une guerre en Ukraine, une augmentation du prix de l’énergie et une pandémie s’aggravant dans l’indifférence générale, le président du Conseil ne dispose que de peu de marge de manœuvre. Aux portes de l’été, toute son attention est focalisée sur le conflit en cours. Après une visite à Kiev aux côtés du président français Emmanuel Macron et du chancelier allemand Olaf Scholz, il défendait cette semaine devant le parlement l’envoi de nouvelles armes aux Ukrainiens et son soutien aux sanctions européennes contre le Kremlin.

Malmené par ce contexte incertain, aggravé encore par une accélération de l’inflation que le pays ne voyait pas depuis 1986, l’Italie souffre de plus des conséquences de l’annonce de la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, de la hausse des taux directeurs en juillet et en septembre prochain. Refusant de commenter cette décision, l’ancien banquier central l’a néanmoins jugée «inévitable». Mais les marchés ne l’ont pas apprécié: les rendements de la dette italienne ont grimpé, de 3,37% à 3,76% au lendemain de la réunion de la BCE du 9 juin, dépassant même 4% pour la première fois depuis 2014. Sous pression, la péninsule, dont la dette souveraine s’élève à plus de 150% du PIB, a donc ainsi plus de difficulté à lever de l’argent sur les marchés.

Un gouvernement fragile

«L’Italie souffre plus que les autres à cause d’attaques spéculatives mais il n’y a en réalité aucun risque lié à sa dette, commente Francesco Saraceno, professeur de macroéconomie internationale à l’université Luiss de Rome. Rien ne justifie le spread, la dette italienne n’est pas plus insoutenable que celle française, espagnole ou même allemande.» En Italie, le très commenté «spread» est l’écart entre les rendements des titres italiens (Btp) et Bund allemands à dix ans. Aujourd’hui à 193,1 points de base, le différentiel avait atteint 240 après l’annonce de la BCE. Par le passé, il avait explosé à 550 points de base lors de la crise des dettes souveraines ou encore à 325 points en 2018, lorsque les partis populistes la Ligue et le Mouvement 5 étoiles s’alliaient pour prendre le pouvoir.

Mais «avoir Mario Draghi à la tête du gouvernement ne résout pas tous les problèmes, regrettait Il Foglio le 7 mai dernier. La bonne reprise économique freinée par la conjoncture internationale et la pression inflationniste signifient que l’étroit sentier se resserre ultérieurement et que l’exécutif se trouve dans la situation difficile de devoir soutenir l’économie, éprouvée par le choc énergétique et la guerre, sans pouvoir recourir à l’endettement ni à la drogue monétaire.» Afin d’éviter une nouvelle récession, l’ancien dirigeant de la Banque d’Italie a débloqué début mai 14 milliards d’euros pour venir en aide aux ménages et aux entreprises. Cette somme s’ajoute à 15 autres milliards déjà prévus le mois précédent et financés grâce à l’augmentation de la taxe sur les profits des sociétés du secteur de l’énergie. Instaurée un mois plus tôt pour contrer la hausse du prix du carburant, cette contribution devait passer de 10 à 25%.

«Est-ce que l’effet Draghi est terminé?» se demandait le mois dernier le journal économique Il Sole 24 Ore. «Il y a un effet Draghi dans le discours mais non dans l’action, répond l’économiste Francesco Saraceno. Sa politique est axée sur le plan de relance européen or ce qu’il a présenté à Bruxelles n’est fondamentalement pas différent de ce qu’avait préparé le gouvernement précédent. Il existe certainement un prestige de Mario Draghi influent sur les dynamiques européennes mais cela n’a pas encore produit d’effets.» Le président du Conseil n’a pas encore réussi à laisser son empreinte sur la scène politique nationale. «Depuis 2020, tous les gouvernements européens font plus ou moins la même chose, craint le professeur. Tous se sont préoccupés de soutenir les revenus et l’emploi, puis ont tout misé sur le plan Next Generation EU avant de devoir aujourd’hui gérer les effets de l’inflation.» L’Italie de Mario Draghi souffre de plus la menace de paralysie, croissante au fur et à mesure que s’approchent les élections législatives du printemps 2023.

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