La chronique des changes

La surchauffe du marché monétaire se poursuit

Le marché monétaire continue sa surchauffe alors que l’incertitude quant à la politique des trois grandes banques centrales et ses effets atteint son paroxysme. Et malgré une conjoncture américaine qui se porte comme un charme, la Fed se garde bien d’annoncer précisément quand et à quel rythme elle relèvera son taux directeur.

Le gouverneur de la Fed new-yorkaise William C. Dudley répète même à tout va que l’institution ne changera pas de cap avant que la conjoncture ne «surchauffe un peu». Une manière de maintenir l’inflation à un niveau raisonnable et une prudence qui a modéré la hausse du dollar ces dernières semaines. Car en dépit des dernières données plutôt réjouissantes sur la conjoncture américaine, le marché n’attend pas la première hausse de taux de la Fed avant le second semestre 2015. Avec un risque que ce même marché vacille si la Fed se voit contrainte d’être plus explicite quant à sa politique.

En revanche, nous savions très bien à quoi nous en tenir au sujet de la politique menée par la Banque centrale européenne (BCE) pour surmonter la crise de la dette à la périphérie de l’Union européenne en 2012. Ces informations proviennent de notes prises par l’ancien secrétaire au Trésor américain Timothy Geithner alors qu’il rédigeait son ouvrage Stress Test, qu’il a publié récemment. Les passages les plus intéressants de ce livre décrivent la manière dont le directeur de la BCE, Mario Draghi, est parvenu à surmonter la crise à l’été 2012, en promettant avec une force de détermination tout à fait inattendue et spontanée de «tout faire pour préserver l’euro». Il n’a pas dévié de cette trajectoire depuis, contraignant la BCE à défendre aussi vaillamment que possible sa politique accommodante.

Aujourd’hui, il est clair que le style du patron de la BCE ne plaît pas à tout le monde. Si Mario Draghi ne parvenait pas à gonfler le bilan de la BCE, l’euro pourrait grimper en flèche. Mais d’un autre côté, si la situation est sous contrôle depuis 2012, c’est uniquement parce que les marchés ont eu foi dans la promesse faite par le président de la BCE.

N’oublions pas le Japon, qui est de loin le facteur le plus déstabilisant sur les marchés des devises depuis l’annonce de la Banque du Japon (BoJ) de renforcer son programme expansionniste déjà sans précédent. Les chiffres négatifs du PIB japonais au troisième trimestre publiés hier sont bien inférieurs aux prévisions, en raison notamment de la hausse de la taxe à la consommation en avril. Shinzo Abe devrait convoquer cette semaine de nouvelles élections et décider de reporter de 18 mois la prochaine hausse prévue de la TVA. La prédiction d’Albert Edwards, stratège à la Société Générale, pourrait s’avérer exacte: le gouverneur de la BoJ, Haruhiko Kuroda, est peut-être allé trop loin cette fois et la BoJ pourrait perdre le contrôle du yen japonais, qui risque de chuter davantage qu’il ne l’avait prévu. Une Fed effrayée par sa propre ombre, une guerre civile au sein de la BCE et un yen hors contrôle… Autant dire que l’année 2015 s’annonce bien instable.

* Analyste et stratège en devises auprès de Saxo Bank