– Le Temps: Vous revenez de loin. Votre fonds de placement vedette, qui affiche une performance de 70% cette année, avait plongé de 35% l’an dernier. Alors que vous aviez pourtant largement prévu, dès le début 2008, l’ampleur de la crise qui allait éclater. Qu’est-ce qui a coincé?

– Philippe Jabre: Dès la fin mai 2008 nous nous sommes préparés au pire. Nous avons réduit notre levier [ndlr: emprunts contractés pour amplifier les paris pris sur les marchés] de près de deux tiers. Nous avons vendu plus de 10 milliards de dollars de titres. Nous avons parié – en «shortant», en achetant des CDS – sur la descente aux enfers du secteur financier. Cependant Nous avions mal jugé plusieurs éléments.

- Lesquels?

Tout d’abord, les ventes forcées qu’allait provoquer la dislocation des marchés sur lesquels nous opérions – en particulier les obligations convertibles – après la faillite de Lehman Brothers. Mais le véritable danger est venu d’ailleurs: tous les participants du marché, qui démultipliaient leurs investissements en empruntant trois ou quatre fois l’apport initial de leurs clients ont soudain vu leurs crédits coupés par leurs banques. Et ont ainsi dû se débarrasser de leurs titres. À n’importe quel prix. Nous avions beau investir en anticipant une crise majeure, cela ne servait plus à rien.

– Et cela, c’était imprévisible?

– Du jour au lendemain les banques annoncent aux hedge funds: on ne continue à prêter que si vous placez votre argent dans des produits peu risqués. Pour corser le tout, les investisseurs ont commencé à retirer leur argent. Sans distinction. Or quand ces institutions prennent la décision de retirer dix milliards de dollars des quelques hedge funds spécialisés comme nous dans les obligations convertibles, cela provoque – en raison du recours à l’emprunt de ces fonds – la vente de près de 50 milliards de titres, ce qui fait plonger le marché. Une telle panique n’était pas prévisible.

La suite de l’entretien dans «Le Temps» de samedi.