«Ces dernières années, une vingtaine de petites et moyennes capitalisations de la bourse suisse ont renoncé aux normes comptables IFRS, très contraignantes, pour passer aux Swiss GAAP RPC», constate Reto Eberle. Le professeur titulaire à HEC Lausanne n’est pas loin de parler de petite révolution en la matière. Mais avec Swatch Group, c’est la première fois qu’une entreprise de l’indice SMI des valeurs vedettes opère ce changement. «Comment va réagir SIX Swiss Exchange à cette annonce de la semaine dernière», se demande Thomas Nösberger, partenaire audit auprès d’Ernst & Young. Alors que l’ensemble des places boursières européennes exigent les standards IFRS (International Financial Reporting Standards), la bourse suisse va-t-elle tolérer une exception sur son segment principal? Pour l’instant, oui. Swatch Group ne va pas être rétrogradé. La bourse a pris acte de ce changement et précise que les critères «d’inclusion ou d’exclusion d’un titre par rapport à un indice sont liés à des règles précises comme la capitalisation boursière moyenne du free float [ndlr: actions en circulation] et le chiffre d’affaires cumulé du carnet d’ordres». Donc pas de lien direct avec des référentiels comptables.

Thomas Nösberger constate que cela pose néanmoins un problème de compatibilité et de comparabilité au niveau international. «La Suisse ne peut pas être un îlot au milieu de l’Europe boursière», selon lui. Reto Eberle mentionne dans ce contexte que la Commission pour les recommandations relatives à la présentation des comptes (RPC) a mis en consultation une proposition complémentaire relative à la présentation des comptes pour les sociétés cotées. De plus, il note que SIX Swiss Exchange a les moyens de réagir, même si elle est quelque peu contrainte par cette situation. Et d’évoquer déjà quelques pistes: extension des Swiss GAAP pour les grosses sociétés cotées, introduction d’élément empruntés aux IFRS, sorte de nouvelle version allégée, comme un rapport sectoriel approfondi.

Une solution qui ne serait toutefois que transitoire, surtout si d’autres entreprises du SMI emboîtent le pas à Swatch Group. «A la longue ce serait difficile à tenir. Un jour, la Suisse sera peut-être forcée d’abandonner ses spécificités», estime l’expert d’Ernst & Young. SIX Swiss Exchange botte en touche. «Les règles de l’Union européenne afférentes au marché des capitaux ne s’appliquent pas à SIX Swiss Exchange. C’est d’abord le Conseil fédéral qui décide sur les normes comptables permises pour les sociétés cotées», rétorque le porte-parole Stephan Meier. En précisant que cela ne l’empêche pas de tenir compte des standards internationaux dans sa propre réglementation et de «garantir ainsi aux investisseurs un degré élevé de protection». Pas sûr toutefois qu’ils soient séduits par ces particularismes helvétiques, surtout dans un monde toujours plus globalisé.

En attendant un éventuel changement sur la corbeille zurichoise, quelles modifications cela va-t-il induire pour Swatch Group? Le retour aux normes Swiss GAAP RPC n’entraînera pas de gros changements, estime René Weber, analyste de Vontobel. Cela aura uniquement un effet sur la publication des données, car la norme suisse est moins exigeante que les IFRS. L’établissement des comptes sera par ailleurs meilleur marché, mais c’est sans effet réel au niveau des comptes du numéro un mondial de l’horlogerie. En 2011, Swatch Group a payé des honoraires d’audit de 4,5 millions, dont au moins 3,4 millions à PricewaterhouseCoopers. Chez Deutsche Bank, les analystes ne s’attendent pas non plus à des changements considérables au niveau du chiffre d’affaires et du résultat opérationnel de l’entreprise horlogère La plus grande différence entre les deux normes comptables réside dans le traitement des positions de «goodwill» et des valeurs immatérielles, ainsi que des engagements envers les caisses de pension. Ce qui peut toutefois avoir un impact profond sur les fonds propres, d’après Thomas Nösberger. Chez Zwahlen & Mayr, aucun changement n’était intervenu. Par contre, chez Dätwyler, les fonds propres étaient passés de 900 à 600 millions de francs entre les deux standards comptables. Le groupe Genolier Swiss Medical Network, désormais Aevis, a réalisé en 2009 un EBITDA de 8,9 millions de francs avec IFRS. Il se serait monté à 10,4 millions avec Swiss GAAP.

Autre risque pour la bourse suisse, que Swatch Group fasse des émules, estime une experte comptable. Pour un auditeur indépendant, il y a une part de provocation du groupe biennois dans cette démarche, vu son aversion à ce qui émane en général des marchés. «Volontairement, il va se couper en partie des investisseurs internationaux. De plus, les comparaisons avec les groupes comme Richemont ou LVMH deviendront plus complexes.»

Ou alors le groupe présidé par Nayla Hayek ne voulait plus d’un énième changement parmi les plus de 3000 conditions de présentation d’IFRS. Une étude de Deloitte anticipe en effet une modification de taille lors de la révision l’an prochain de la norme IAS 19. Elle va plomber les charges de prévoyance de plus de 70% en moyenne. Conséquence: la marge d’exploitation des entreprises s’en ressentira.

Quoi qu’il en soit, le passage d’une société du SMI des IFRS aux Swiss GAAP a ouvert une brèche. «La bourse suisse joue dans une certaine mesure sa crédibilité sur le terrain international avec cette thématique», selon le professeur Reto Eberle.

«La Suisse ne peut pas être un îlot au milieu de l’Europe boursière»