Le Temps: Le Conseil fédéral vient de repousser l'examen de la refonte du «Swiss made». Qu'en pensez-vous?

Jean-Christophe Babin: C'est dommage, même si la décision du Conseil fédéral permettra sans doute de retravailler un projet plus cohérent, qui prendra mieux en compte les grands défis de l'horlogerie helvétique face à la globalisation. Dans les grandes lignes, nous sommes solidaires à 100% pour ce durcissement. Son principal avantage consiste à redonner plus d'intégrité à notre profession. Les abus n'ont été que trop nombreux. Il faut protéger notre savoir-faire et notre tradition. Cela ne souffre aucune discussion. Mais le texte laissait encore trop de place à des zones grises et tombait dans le travers de la rigidité. Rappelez-vous que dans les années 70 la crise est venue de l'innovation du quartz.

- Quel rapport? Qu'entendez-vous par là?

- Je veux dire par là que le texte aurait pu être un frein à l'innovation et à la créativité. Prenons l'exemple du V4 dont nous avons déjà parlé et sur lequel nous travaillons depuis 2004. L'élément le plus cher de cette montre est la courroie. C'est en France que nous avons trouvé la qualité de courroie dont nous avions besoin. Au final, peut-être que 75% de la montre sera véritablement «Swiss made». Pour les 5% manquants, cela veut-il dire qu'elle n'a pas été dessinée, développée, conçue et industrialisée en Suisse, avec des fonds suisses et de la matière grise suisse? Evidemment que non. Mais avec la mouture revisitée qui exigeait que 80% des composants des montres mécaniques soient d'origine helvétique, notre modèle aurait pu ne pas respecter la nouvelle définition. Je n'en fais pas une histoire propre à TAG Heuer, mais ce danger menaçait sérieusement l'innovation.

- C'était donc une sorte de stratégie du hérisson, contre-productive et fermée sur elle-même?

- Oui. Je vous livre un autre exemple: si une avancée majeure pour notre industrie devait être inventée à l'étranger, devons-nous y renoncer sous prétexte qu'elle ne colle pas avec le «Swiss made»? La Suisse n'a pas le monopole de la matière grise et de l'inventivité. Nous nous mouvons dans un monde globalisé, agissons globalement.

- Que prônez-vous alors?

- Une exigence à 60% et pour le mécanique et pour le quartz me semblait suffisamment contraignante. Ou alors pourquoi ne pas créer une sorte de zone frontalière qui engloberait la France et l'Allemagne voisines. A ce jour, encore un florilège de sociétés helvétiques s'approvisionne dans des entreprises qui ont comme seule tare de se trouver du mauvais côté de la frontière. Pourtant, c'est le même savoir-faire, la même tradition, la même qualité. Ce concept permettrait par ailleurs de faire passer plus facilement la pilule auprès de l'Union européenne. C'est tout ce que je souhaite à notre magnifique industrie!