Dans le cadre d'une série d'articles, Le Temps raconte, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos journalistes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au coeur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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C’est une grande maison, semblable à des milliers d’autres, au cœur de Palo Alto. Seul un logo accroché à la barrière au bord de la route indique que cette résidence n’appartient pas à un couple de millionnaires ou de milliardaires – Tim Cook, directeur d’Apple, habite à quelques rues de là. C’est ici, à une cinquantaine de kilomètres au sud de San Francisco, que Swisscom a établi son «outpost» au cœur de la Silicon Valley.

En 1998, l’opérateur de télécommunications était ainsi la première entreprise suisse à créer une base en Californie. Roger Wüthrich-Hasenböhler, responsable de l’innovation au sein de Swisscom et Nicolas Fulpius, reponsable du numérique pour les clients commerciaux, nous ont expliqué, dans le jardin de cette demeure, la stratégie de l’opérateur en Californie.

A priori, pour une entreprise réalisant la quasi-totalité de son chiffre d’affaires en Suisse, posséder une base dans la Silicon Valley peut sembler incongru. «Et pourtant, il est très important pour nous non seulement de détecter quelles sont les tendances technologiques de demain, mais aussi de nous les approprier pour les mettre au service de nos clients», explique Roger Wüthrich-Hasenböhler.

Investir le plus tôt possible

Au fil du temps, Swisscom a ainsi investi dans plusieurs entreprises basées dans la vallée et actives dans le cloud computing (informatique en nuage) et les solutions informatiques pour les opérateurs télécoms. «C’est clairement ici que les start-up les plus innovantes sont présentes, poursuit le responsable. Nous sommes ainsi entrés dans le capital de la société Matrixx, qui a développé une solution de facturation en temps réel que nous utilisons pour améliorer l’expérience en ligne de nos clients dans la gestion de leurs comptes d’itinérance (roaming) et leurs cartes prépayées (prepaid).» L’opérateur a comme stratégie d’investir le plus tôt possible dans ces sociétés en croissance pour les accompagner alors qu’elles sont encore de petite taille.

«Nous avons pour l’heure investi dans plus de 15 start-up basées dans la Silicon Valley. Et au fil de nos vingt ans de présence locale, nous avons acquis une bonne réputation. Malgré notre taille réduite à l’échelle de la vallée, Swisscom est perçu comme très sérieux et un partenaire de choix pour asseoir sa réputation en Europe», affirme Nicolas Fulpius, qui gère sur place l’identification des start-ups les plus prometteuses.

Au total, que ce soit aux Etats-Unis, en Suisse ou dans le reste du monde, l’opérateur a investi plus de 100 millions de francs dans une cinquantaine d’entreprises. Depuis, Swisscom a vendu sa participation dans une vingtaine d’entre elles. Il s’agit donc d’une combinaison entre une logique financière et une composante stratégique pour des transferts de technologie. L’opérateur se voit aussi comme un facilitateur. Grâce à sa longue présence dans la région, il possède un carnet d’adresses assez étoffé pour mettre en relation des entreprises suisses qui y recherchent des contacts.

Etoffer le portefeuille

L’opérateur développe aussi des relations commerciales depuis la Californie pour étoffer son portefeuille pour ses clients entreprises. «Le monde informatique se doit de travailler de plus en plus en mode «open innovation». Depuis Palo Alto, nous permettons à nos clients d’identifier, de tester et d’intégrer dans des cycles très courts de nouvelles solutions innovantes pour opérer une informatique de pointe», explique Nicolas Fulpius, en charge de ce programme.

L’opérateur développe aussi ce type de collaborations pour ses propres systèmes avec succès: il y a quelques années, Swisscom a repéré la start-up américaine MobileIron, qui développait un système destiné aux entreprises pour gérer des centaines voire des milliers de téléphones portables. «Nous avons été un des premiers clients de MobileIron et nous avons importé leur service en Suisse», se félicite Roger Wüthrich-Hasenböhler.

Aujourd’hui, douze personnes travaillent dans l’outpost de Palo Alto et deux sont basées dans les locaux de Swissnex, dans le port de San Francisco. Nicolas Fulpius s’est installé sur place il y a plus d’une année. Roger Wüthrich-Hasenböhler, lui, fait souvent des allers-retours entre le siège de Worblaufen (BE) et la ville californienne. Il explique: «Il y a la partie investissements, dont nous venons de parler. Mais il y a aussi la sensibilisation de notre direction, en Suisse, aux tendances du marché. Et ce n’est pas facile: la direction est en partie focalisée sur les résultats financiers à court terme. A moi et à mon équipe de l’alerter sur des nouvelles tendances technologiques.»

Exportation de services

Swisscom importe en Suisse des technologies créées en Californie. Mais il essaie aussi, en parallèle, d’exporter certains services dans la Silicon Valley. «Nous possédons une solide expertise en intelligence artificielle et nous tentons de proposer notre technologie ici, poursuit Roger Wüthrich-Hasenböhler.

«Avec un marché intérieur limité et un monde numérique qui n’a plus de frontières, nous sommes conscients que nos innovations doivent être lancées dans un marché global pour avoir un succès pérenne. Nous travaillons donc à créer des spin-offs qui amènent des innovations suisses au cœur de la Silicon Valley. Nous espérons montrer la voie aux entrepreneurs suisses du monde numérique qui trop souvent n’osent pas s’attaquer à un marché globalisé», ajoute Nicolas Fulpius.

«La puissance des GAFA créent une émulation»

A l’heure où le débat sur l’hyperpuissance de Google, Apple, Facebook ou Amazon (les «GAFA») ne cesse de grandir, que pense le responsable de Swisscom de cette situation? «Il est clair qu’avec leurs réserves de liquidités, les GAFA peuvent racheter presque n’importe quelle entreprise, ce qui a un côté un peu effrayant», affirme Roger Wüthrich-Hasenböhler.

«Certaines de ces multinationales sont en situation de quasi-monopole et le débat s’intensifie dans la Silicon Valley par rapport à leur puissance. Mais cette puissance n’a pas que des aspects négatifs. Car leur trésorerie crée en même temps une émulation: des talents sont stimulés par l’opportunité de revendre leur entreprise à ces géants pour plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars. Et cela favorise l’innovation. Apple, Google ou Facebook ne cessent de racheter des start-up, voire des sociétés bien établies.»


Des start-up suisses envoyées dans la Silicon Valley

En 2018, pour la sixième année consécutive, Swisscom donnera l’opportunité à cinq start-up suisses de s’immerger durant une semaine dans la Silicon Valley. Au programme: rencontre avec des investisseurs, avec des coaches mais aussi des partenaires potentiels.

Cette année, les start-up sélectionnées sont: Aaaccell (solutions logicielles pour l’industrie financière dans le domaine de la gestion des actifs et du risque), Dotphoton (compression d’images brutes d’inspiration quantique pour les applications professionnelles), Exeon Analytics (lutte contre les cyberattaques sophistiquées à l’aide d’algorithmes primés), Sentifi (fournisseur d’intelligence collective dans le domaine financier) et Rovenso (robots de détection agiles pour les environnements complexes).

Ces sociétés seront du voyage du 21 au 26 octobre et Le Temps les accompagnera. Depuis la création de ce concours en 2013, 871 entreprises ont postulé et ont réussi au total à lever 73 millions de francs. Swisscom a lui-même investi dans certaines de ces start-up, avec lesquelles il a aussi conclu des accords commerciaux.