Au cœur de nos téléphones dorment de nombreuses applications, rarement, voire jamais utilisées. Mais rares sont les apps en sommeil qui concernent autant de Suisses. A l’heure actuelle, SwissCovid est active au sein de 1,57 million de smartphones. Lancée par la Confédération à l’été 2020, l’application avait alors suscité autant d’enthousiasme que de critiques. La technologie allait nous aider à lutter contre la pandémie, affirmaient ses défenseurs. Ce n’est qu’une vaste illusion, répliquaient ses détracteurs. Ces débats animés, on les retrouve aujourd’hui encore sur les réseaux sociaux. Alors que le traçage des contacts est quasi abandonné, essayons de réfléchir posément à l’impact de SwissCovid sur la lutte contre le virus.

D’abord, un petit rappel factuel. Le protocole de base a été développé par l’EPFL, implémenté par Google et Apple dans leurs systèmes d’exploitation et déployé dans plus de 40 pays. Pour la Suisse, l’app SwissCovid est développée par la société zurichoise Ubique et exploitée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Le programme, utilisant la technologie Bluetooth, permet a posteriori de notifier une personne qu’elle a été en contact avec une autre testée positive, si elle l’a fréquentée durant plus de 15 minutes à moins de 1,5 mètre de distance. Posons-nous maintenant quatre questions.

1. Quel a été l’impact de SwissCovid?

Ces derniers temps, en moyenne, entre 800 et 850 codes sont saisis chaque jour par des utilisateurs (pour un total de 160 000): cela veut dire qu’ils ont été infectés et avertissent ainsi, anonymement, des personnes côtoyées récemment. Et chaque jour, environ 400 personnes contactent l’OFSP après avoir reçu une telle notification. «Ces chiffres ne sont pas énormes, ils ne sont pas insignifiants non plus. Cela montre que SwissCovid fonctionne, qu’il est normalement plus rapide et efficace que le traçage des contacts manuels et qu’il lui est complémentaire», affirme Edouard Bugnion, professeur d’informatique à l’EPFL.

L’utilisation de l’application étant anonyme, mesurer son efficacité concrète nécessite une analyse sur le terrain qui croise des données de santé publique. En septembre dernier, une étude parue sur le site spécialisé Swiss Medical Weekly affirmait qu’entre janvier et avril 2021, l’application avait permis de détecter entre 1 et 2% des cas positifs. Un ratio similaire avait été estimé entre septembre et octobre 2020. Les études faites par l’Université d’Oxford dans la revue scientifique Nature montrent que l’application homologue anglaise (NHS COVID-19) a cassé 600 000 chaînes d’infection durant la 2e vague, cite encore Edouard Bugnion.

Pour Paul-Olivier Dehaye, mathématicien et critique régulier de SwissCovid, ces éléments ne sont pas suffisants. «Son efficacité n’a jamais été prouvée, ou peut-être pour des cas plus qu’anecdotiques. Ce qui compte, ce sont les infections vraiment évitées, pas des alertes reçues après que le conjoint, un proche ou les autorités de traçage informent d’un risque. Toutes les données suisses montrent que la notification arrive après ces autres formes de traçage.»

2. Le protocole derrière l’app aurait-il dû être mieux conçu?

Selon Edouard Bugnion, il faut prendre un peu de hauteur: «SwissCovid a été insérée en urgence dans un système sanitaire sous-numérisé, où tout devait se faire très rapidement vu la situation. C’était extrêmement difficile. Numériser les flux d’informations est complexe, et encore plus complexe durant une situation de crise. Du coup, SwissCovid n’a pas pu déployer autant d’effets qu’escompté.» Des experts pointent aussi du doigt le fait que les services de certains médecins cantonaux, souvent dépassés par la situation, envoyaient des codes aux personnes infectées beaucoup trop tard.

Un autre point est mis en avant par Paul-Olivier Dehaye: «Il aurait fallu, au vu de la pertinence épidémiologique, déterminer ce qui est proportionné. Et toute innovation est bienvenue pour améliorer le protocole. Et on aurait dû avoir le bon sens de se dire que la pertinence épidémiologique peut changer suite à ce qu’on apprend, et à des variants, par exemple.» L’Allemagne, entre autres, a adapté plusieurs fois le protocole de son app face aux nouveaux variants – par exemple en réglant le temps d’exposition. La Suisse ne l’a pas fait depuis… 2020. «Cet immobilisme est incompréhensible», regrettait récemment Marcel Salathé, «père» de SwissCovid, chez Heidi.news.

Edouard Bugnion complète: «En ajustant régulièrement les paramètres du protocole, l’application allemande (Corona-Warn) a eu un impact, avec des centaines de milliers de notifications quotidiennes.»

Mais SwissCovid était-elle encore pertinente face à Omicron? «Non. Il est si contagieux, ses caractéristiques épidémiologiques sont telles qu’elles rendent impossible tout système de traçage des contacts», reconnaît Edouard Bugnion. Contacté, l’OFSP confirme que le protocole n’a pas été adapté pour Omicron, mais qu’une évaluation globale aura lieu.

3. L’investissement en valait-il la peine?

SwissCovid a coûté environ 12 millions de francs, selon les calculs du Blick. «L’investissement en valait la peine. C’est moins que le coût quotidien de la gestion de la pandémie», assure Edouard Bugnion. Paul-Olivier Dehaye est d’un tout autre avis: «SwissCovid a au mieux notifié un nombre minime de gens, mais a usé de la ressource la plus essentielle durant la pandémie: la confiance du peuple dans les autorités avec toutes les conséquences associées. Son seul impact à long terme est d’avoir fait évoluer les systèmes d’exploitation des smartphones pour permettre de manière permanente (l’app disparaîtra, mais pas la couche dans le système des téléphones) une surveillance accrue.»

Faux, rétorque Edouard Bugnion: «Ces applications ont de manière mesurable cassé des chaînes d’infection et sauvé des vies. Les accusations initiales de surveillance se sont révélées rapidement sans aucun fondement. SwissCovid n’a jamais été prise en défaut sur ce point, les promesses ont été tenues.»

4. Comment aurait-il fallu faire mieux?

Récemment, Marcel Salathé affichait ses regrets chez Heidi. news, estimant que l’app aurait pu être un outil interactif. Edouard Bugnion détecte un problème plus fondamental: «SwissCovid a bénéficié d’une base légale claire, votée par le parlement, mais la mise en pratique via l’ordonnance a trop rigidifié le système informatique, les interactions avec le système de santé et les paramètres du protocole. Du coup, les autorités n’ont pas pu, ou voulu, faire évoluer l’application pour la rendre plus utile.»

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Pas encore de désactivation

Aussi surprenant que cela puisse paraître, SwissCovid ne va pas être désactivée dans l’immédiat. «L’application continue d’être exploitée et maintenue, affirme au Temps une porte-parole de l’OFSP. Elle sert d’outil de lutte contre la pandémie et complète les autres mesures. Selon l’évolution de la situation épidémiologique au cours des prochaines semaines ou des prochains mois, des scénarios peuvent se présenter dans lesquels l’application et le système correspondant seront de nouveau d’une grande valeur.»

Il est donc toujours possible de recevoir des alertes via l’application, et d’entrer des codes. «En décembre 2021, le parlement a décidé de prolonger jusqu’en décembre 2022 la disposition de la loi sur les épidémies visant l’application. Les types d’utilisation sont limités par la loi», poursuit la porte-parole. Pas de date de fin, donc, même si certains experts estiment que SwissCovid pourrait tout de même être désactivée fin mars. Mais l’OFSP a prévu un budget pour 2023 si l’app devait servir encore l’année prochaine. A. S.

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