Travailleurs de tout le pays, dispersez-vous! Les syndicats américains n'ont jamais été très portés sur Marx, mais leur Convention de Chicago aurait donné à l'auteur du «Manifeste» d'autres cheveux blancs: l'AFL-CIO, la grande centrale américaine, a ouvert lundi ses travaux sur la promesse d'une scission. Deux des plus grands syndicats, la Service Employees International Union (1,8 million de membres) et les Teamsters (transports) ont annoncé leur départ de la fédération; ils se sont retirés de la Convention avant qu'elle ne commence. Deux autres syndicats (United Food and Commercial Workers, et Unite Here – hôtellerie et confection) sont restés à Chicago mais avertissent qu'ils sortiront eux aussi de l'AFL-CIO. Les partants, puissants, sont minoritaires: la fédération a 56 composantes. Mais ils en constituent la partie la plus vive.

Cette rupture, qui semble inévitable, est d'autant plus spectaculaire qu'elle intervient au moment où la centrale allait célébrer le 50e anniversaire de sa réunification, après une scission qui avait commencé en 1938. Cette année-là, John Lewis, figure légendaire du mouvement ouvrier américain, avait fondé le Congress of Industrial Organizations, pour développer le syndicat dans l'industrie automobile et les aciéries. La fusion avait été réalisée 17 ans plus tard avec l'American Federation of Labor, au moment où le syndicalisme américain était à son zénith. Le taux d'adhésion approchait alors les 40%. Il est aujourd'hui de 12% (8% seulement dans le secteur privé).

Ce déclin dramatique est à l'origine de la crise qui couvait depuis trois ans et éclate maintenant. En 1995, John Sweeney, le président du syndicat des services (SEIU), avait été porté à la tête de l'AFL-CIO pour redresser la barre. L'organisateur de sa victoire était Andrew Stern, son jeune poulain, à qui il avait laissé la présidence du SEIU. Dix ans plus tard, le recrutement a encore reculé, comme l'influence du syndicat dans la société américaine. Le fils déçu s'est révolté contre le père. Stern a pris la tête d'un mouvement d'opposition pour débarquer le vieux chef (71 ans); comme il n'y est pas parvenu, il a choisi la scission. Cette forte dimension personnelle du conflit ne doit cependant pas dissimuler que la crise existentielle du syndicalisme américain a des causes profondes.

Le recul du taux de syndicalisation n'est bien sûr pas propre aux Etats-Unis. Il est continu depuis une trentaine d'années, marqué par un événement spécifiquement américain: le licenciement en 1981, par Ronald Reagan, de tous les contrôleurs aériens qui menaient une grève dure pour augmenter leurs salaires. Défaite syndicale au retentissement énorme. Les employeurs, surtout dans les secteurs à bas salaires, s'inspirent de la dureté reaganienne, et mènent une lutte constante contre les syndicats.

Mais la faiblesse de l'AFL-CIO n'est pas due qu'à cette hostilité. Elle vient aussi de son histoire. Aux Etats-Unis comme ailleurs, les syndicats paient d'une certaine manière leurs conquêtes. De longues luttes ont permis à une élite ouvrière (dans l'automobile, par exemple) d'accéder à un confort de classe moyenne: salaire horaire élevé, assurance maladie d'entreprise et autres avantages. C'est la vraie base, qui attend du syndicat la défense de ses acquis, et qui vieillit. Dans le même temps, l'emploi a connu des révolutions, des ateliers vers les bureaux, que les syndicats n'avaient pas prévues, qu'ils n'ont pas accompagnées, et qui leur faisaient peur.

C'est le reproche central qu'Andy Stern fait à son ancien mentor. Le syndicat, dit-il, a trahi sa mission en s'intéressant plus à ceux qui ont déjà conquis des avantages qu'à ceux qui en sont privés: les plus pauvres, les plus exploités, les moins défendus. Stern a proposé – et obtenu un peu – de réduire la bureaucratie syndicale de la fédération, de donner davantage de moyens aux syndicats eux-mêmes, fusionnés par grands secteurs pour acquérir une puissance comparable à celle des entreprises.

Et le président du SEIU a prêché par l'exemple. Il a concentré ses moyens pour des opérations de recrutement massives dans des secteurs naguère laissés en friche par les syndicats. Les hôpitaux par exemple, ou les concierges dans la grande agglomération new-yorkaise, immigrés pour la plupart, et dont le SEIU a transformé les conditions de rémunération et de protection.

Stern a aussi constitué une coalition vaste d'une cinquantaine d'organisations pour faire reculer WalMart, le géant de la distribution, qui ne tolère aucune présence syndicale dans ses supermarchés et verse les salaires les plus bas de la branche. Dans le syndicat lui-même, il a créé un courant qui s'appelle Change for Win: il compte maintenant sept syndicats, dont les quatre qui préparent la scission, pour redonner au mouvement une posture offensive.