La «Mitbestimmung», le modèle allemand de participation aux décisions au sein des entreprises, avait été sauvée in extremis chez Volkswagen par l'accord arraché entre syndicats et direction, croyait-on. Mais, profitant de la pression européenne et de l'état d'urgence de l'économie allemande, les associations patronales, en particulier de l'industrie, relancent l'offensive pour écarter, ou tout au moins réduire, les représentants du personnel dans les conseils de surveillance. Ce lundi, la Fédération allemande des employeurs (BDA) va élaborer des propositions pour restreindre la cogestion en vue des débats au Bundesrat à la fin du mois. Mais Gerhard Schröder a déjà prévenu: «Pas avec moi!»

Les fondateurs démocrates-chrétiens de la République fédérale allemande avaient imaginé très tôt, en 1952, des garde-fous sociaux au libéralisme économique, un processus de négociations entre syndicats puissants et patronat. Ce que l'on avait appelé «l'économie sociale de marché». En 1972 puis 1976, le système s'était perfectionné pour déboucher sur la participation aux décisions, la cogestion. Celle-ci repose sur deux piliers: la constitution de conseils d'établissement dans toutes les entreprises d'au moins cinq salariés, disposant d'un pouvoir de codécision en matière d'affaires sociales, de question de personnel (horaires, hygiène, sécurité) et d'affaires économiques (licenciements, fusions), et ensuite, la désignation de représentants du personnel au sein du conseil de surveillance des sociétés à capitaux, soit un tiers de salariés dans les conseils d'entreprises entre 500 et 2000 employés et une représentation paritaire avec les actionnaires au-delà de 2000.

C'est une décision de la Cour européenne qui a fourni au patronat allemand l'occasion de remettre en cause un modèle qu'il juge paralysant, décourageant pour les investisseurs étrangers et discriminants face à la concurrence étrangère. Avec l'introduction du droit européen des sociétés anonymes, les entreprises étrangères s'installant en Allemagne ne seront pas tenues de respecter les particularités de la loi allemande sur la codécision des salariés. La jurisprudence s'étend aux rachats, fusions ou changements de siège.

Avec la mondialisation, l'internationalisation des entreprises, craint les dirigeants des associations patronales, la codécision rend les entreprises allemandes plus difficiles à gérer. Au moins aux yeux de managers qui ignorent tout de ce système dans leur pays. La commission de l'industrie et des employeurs qui a planché sur le dossier estime surtout que l'on ne peut plus appliquer des règles de manière rigide à des entreprises très différentes dans leurs structures.

Lundi, la fédération des employeurs, qui se défend de vouloir éliminer la cogestion mais veut seulement la moderniser, devrait examiner plusieurs variantes: laisser toute liberté aux partenaires sociaux de définir, en dehors de la loi, le champ de la codécision, la participation ou non des salariés aux conseils de surveillance, limiter à un tiers la représentation du personnel dans les organes de décision ou réduire la participation à une simple consultation.

Le patronat, qui parle de modernisation et non de suppression de la «Mitbestimmung» sait qu'il s'attaque non seulement au bastion des syndicats, mais aussi à l'une de leurs raisons d'être. Sa marge de manœuvre est très limitée. Les syndicats se mobilisent déjà contre «une agression généralisée visant la participation». Pour le vice-président d'IG-Metall, Berthold Huber, «le capital voit là une chance historique de reprendre seul la parole».

Et si l'opposition chrétienne démocrate est prête à examiner des réformes et un assouplissement nécessaires, il n'est pas question pour elle de passer la participation par-dessus bord. Une partie de son électorat est très attachée à cette idée portée par les pères de la démocratie chrétienne. «Ce n'est pas au moment où l'on exige des gens beaucoup de capacité au changement qu'il faut passer par-dessus bord la participation dans les entreprises», a averti de son côté le chancelier Gerhard Schröder.

Enfin, plusieurs chefs d'entreprise, chez Alliance, DaimlerChrysler ou Telekom, ont déjà fait savoir que le moment était inopportun pour remettre en cause un modèle qui avait fait ses preuves et permettait de motiver le personnel. Mais, avec la réouverture du débat sur le retour à la semaine de 40 heures ou la suppression de jours fériés, l'Allemagne qui se débat pour retrouver la croissance, ne fait que commencer à remettre en cause des situations que chacun croyait acquises.