Propagande, rupture de confiance, manque de solidarité… Les organisations patronales ne mâchent pas leurs mots pour commenter l’attitude des syndicats durant le confinement. De Genève à Neuchâtel en passant par le canton de Vaud, elles sont unanimes à dénoncer la position adoptée depuis la mi-mars, une posture consistant, selon elles, à opposer santé et économie.

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Entre une pandémie et une récession programmée, le partenariat social avait tout pour être mis à rude épreuve. Tandis que les entreprises étaient plongées dans une incertitude inédite, les organisations de défense des travailleurs ont dû se positionner entre le maintien des activités économiques et la santé des salariés.

Le syndicat a fait son travail. Il a défendu la santé des salariés

Aldo Ferrari, vice-président d’Unia

Face à ce dilemme, Unia, premier syndicat du pays – 190 000 membres – a été le plus radical, militant notamment pour la fermeture des chantiers. «Le syndicat a fait son travail, il a défendu la santé des salariés», tranche Aldo Ferrari, qui en est le vice-président.

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Conséquence: l’organisation a été omniprésente, pointant inlassablement du doigt les manquements aux mesures préconisées par l’Office fédéral de la santé publique, principalement dans les magasins et dans les milieux de la construction.

Rupture de confiance à Neuchâtel

Très vite, cet hyper-activisme a irrité le patronat. A la mi-mai, le conflit éclate au grand jour dans le canton de Neuchâtel. Dans un courrier adressé à Unia, neuf associations patronales critiquent les méthodes adoptées par le syndicat qui a écrit à ses membres pour les engager à faire remonter toute infraction aux consignes sanitaires. Pour les signataires du courrier, tombé entre les mains de la radio RTN, «la confiance est rompue».

«Ce que les employeurs appellent de la délation, c’est de la signalisation dans des cas que les autorités n’ont pas été en mesure de contrôler», rétorque Aldo Ferrari. Le syndicaliste déplore les moyens insuffisants mis en place pour veiller au respect des règles. «Lorsque nous avons proposé que les commissions paritaires soient impliquées dans les contrôles, on nous a répondu que c’était du ressort de l'Etat», complète Pierre-Yves Maillard, président de l’Union syndicale suisse (USS).

Mais l’analyse diffère de l’autre côté du spectre économique: «Unia n’a pas joué la solidarité, regrette André Berdoz, vice-président de l’Union suisse des arts et métiers (USAM). Ils ont plutôt mené une campagne de propagande, cherchant à recruter de nouveaux membres.»

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Car le canton de Neuchâtel n’a de loin pas été le seul foyer de tensions. «On a été proches plusieurs fois du point de rupture», relate Stéphanie Ruegsegger. La secrétaire permanente de l’Union des associations patronales genevoises (UAPG) a déploré ces derniers mois «une absence d’ouverture par rapport aux préoccupations patronales». Il faut dire que dans son canton, le confinement s’est déroulé sur fond de guerre de succession au secrétaire syndical Alessandro Pelizzari, sur le départ.

Unia «a surtout gagné en crédibilité»

Quelles cicatrices ce durcissement des fronts va-t-il laisser? La question est cruciale, alors que la crise devient économique. «Beaucoup d’employeurs utilisent l’incertitude sanitaire comme prétexte pour nous fermer durablement leurs portes», s’inquiète Véronique Rebetez, responsable régionale chez SYNA, soulignant l’importance des relations entre entreprises et syndicats lorsqu’il s’agit de négocier des plans sociaux.

«Le patronat n’est plus prêt à accepter tous les coups sans rien dire»

Stéphanie Ruegsegger, secrétaire permanente de l’UAPG

«Le partenariat social est fait de hauts et de bas. On est plutôt au fond, alors que la situation économique exigerait de la hauteur», constate Aldo Ferrari. Mais attention, avertit Stéphanie Ruegsegger: «Le patronat n’est plus prêt à accepter tous les coups sans rien dire.» La secrétaire patronale met en garde contre un envenimement durable de la situation, dans lequel tout le monde serait perdant.

L’Union syndicale suisse, elle, relativise, son président Pierre-Yves Maillard rappelant que, sur le plan fédéral, le partenariat social a plutôt bien fonctionné: «On a par exemple réussi à se mettre d’accord sur des extensions du chômage technique, fait tomber le délai de carence, mais aussi fait pression pour que les décisions soient prises plus vite.» L’ancien conseiller d’Etat vaudois se montre en revanche plus préoccupé par les discussions à venir sur le maintien du pouvoir d’achat des Suisses.

Pour savoir si Unia a engrangé de nouveaux membres depuis le mois de mars, il faudra patienter jusqu’à la fin de l’année. En attendant, le syndicaliste Aldo Ferrari estime qu’Unia «a surtout gagné en crédibilité».