Des visages radieux et tendus vers l'avenir: les grandes affiches qui ornent le hall du siège de Swisscom à Berne donnent de l'ex-opérateur national des télécommunications une vision idyllique, à l'approche de son entrée en Bourse prévue pour le mois d'octobre. Mais les principaux syndicats de l'entreprise, réunis jeudi dans la capitale fédérale en session extraordinaire, ne partagent pas ce bel optimisme. Depuis la privatisation intervenue le 1er janvier dernier, dénoncent-ils, le rapport de confiance entre syndicats et direction s'est rompu. Les organisations de salariés – à l'exception du syndicat chrétien Transfair – menacent désormais de prendre des «mesures de lutte» afin de faire entendre leurs revendications.

«La peur du licenciement nous pèse», confiait une déléguée tessinoise venue manifester jeudi devant le siège de Swisscom. «Les changements dans l'organisation se succèdent trop rapidement, ajoute Elisabeth Wuthrich, une déléguée lausannoise. On ne sait plus où l'on va, on perd confiance en l'avenir.» Certes, le personnel est protégé contre tout licenciement jusqu'en 2001. A cette date, le statut de fonctionnaire sera supprimé et Swisscom supprimera 4000 postes de travail, surtout chez les techniciens et dans le secteur de la maintenance. Près de 3000 cas seront résolus par des départs en retraite anticipée, mais l'incertitude subsiste sur le sort du millier de salariés restant. Les syndicats majoritaires – groupés au sein de la Fédération suisse des PTT puis, dès l'an prochain, au sein du syndicat de la Communication – redoutent aussi une dégradation des conditions de travail. Leur pétition, remise jeudi à la direction, demande donc le maintien des prestations assurées aux employés sous le régime actuel après 2001, la réduction du temps de travail pour créer des emplois et l'arrêt des projets d'externalisation, le dernier en date étant la sous-traitance des travaux de nettoyage.

Les syndicats ont tenu à garder le secret sur les «mesures de lutte» qu'ils envisagent au cas où ils n'obtiendraient pas gain de cause. En réalité, le terme ne recouvre pas grand-chose de concret: en vertu du statut de fonctionnaire qui leur est garanti jusqu'en 2001, les salariés de Swisscom n'ont pas le droit de faire la grève. Comme les syndicats ont décidé de rester dans la légalité, ils ne pourraient manifester leur mécontentement que par le port d'insignes distinctifs ou par une «grève du zèle» au contenu flou. Et la division des organisations de salariés – Transfair ne s'est pas associé à l'action de jeudi – rendrait difficile une large mobilisation du personnel.

Tony Reis, président de Swisscom, a donc qualifié de «rhétoriques» les menaces des syndicats. De source proche de la direction, on admet pourtant l'existence de problèmes de communication au sein de l'entreprise. Le processus de transition rapide d'une régie fédérale à une entreprise commerciale, ajouté aux mutations technologiques et à la perspective d'une rude concurrence dans le futur, a déstabilisé une partie du personnel habitué à la sécurité de l'emploi. Pour les syndicats, la privatisation représente aussi un moment critique: «Ils ont été profondément impliqués dans l'élaboration de la nouvelle loi sur les Télécoms. Aujourd'hui, ils ne sont plus impliqués dans grand-chose», explique un cadre. Les organisations de salariés ont aussi perdu deux des quatre sièges qui leur étaient garantis au sein du conseil d'administration. La direction affirme cependant qu'elle négociera sans a priori la convention collective qui devrait régir les rapports de travail après 2001. Un plan de réduction du temps de travail n'est pas exclu, «à condition qu'il ne nuise pas à la flexibilité et à l'impératif de baisse des coûts». Les pourparlers devraient formellement débuter au début de l'an prochain, indique Walter Frei, directeur des ressources humaines.

Les syndicats pourront-ils maintenir la pression jusque-là? Au sein de Swisscom, indique un employé intérimaire, «l'ambiance n'est certainement pas à la révolte. L'échéance de 2001 est encore lointaine. Les gens, du moins les jeunes, sont très individualistes et pensent surtout à leur salaire. L'attachement à l'entreprise n'existe pas».