Le commerce en ligne a explosé si fort qu'il révolutionne le marché des transports. La Poste a annoncé la semaine dernière (LT du 02.10.15) qu'elle allait tester la livraison dominicale pour certains de ses gros clients. Pour cela, elle fera appel à des livreurs privés car la loi lui interdit d'effectuer elle-même ce travail le dimanche. Elle a d'ailleurs déjà commencé à externaliser certaines de ses activités de transport, ce qui lui permet de faire des économies. Le nombre de chauffeurs sous contrat en témoigne: en douze ans, il est passé de 1200 à 187, calcule le syndicat de la communication.

D'autres entreprises de commerce en ligne font déjà appel à des transporteurs concurrents, dont le nombre se multiplie. «La généralisation des achats par Internet promettant des délais de livraison très rapides augmente la proportion des personnes obligées de travailler la nuit», constate Vania Alleva, présidente d'Unia.

Les syndicats s'inquiètent de ces développements, qui interviennent dans un contexte déjà difficile: à la durée du travail de 48 heures hebdomadaires s'ajoutent souvent de nombreuses heures supplémentaires. «Les journées des chauffeurs débutent très tôt le matin pour finir souvent très tard le soir. La densité du trafic, les délais de plus en plus serrés, la pression de la rentabilité sont autant de facteurs qui sont sources de détérioration des conditions de travail et de vie», diagnostique la présidente du syndicat.

La concurrence exerce une forte pression sur les salaires. «Des entreprises suisses n'hésitent pas à faire appel à des chauffeurs étrangers qu'elles paient moins cher, qui circulent dans des camions surchargés sur des trajets trop longs», témoigne le Biennois Jean-Charles Froidevaux, employé de La Poste. Or, si lui-même et ses collègues bénéficient d'une convention collective de travail (CCT), tel n'est pas le cas d'une bonne partie des autres chauffeurs. Unia estime qu'un tiers de 60 000 routiers professionnels ne sont pas rattachés à une CCT.

Une commission paritaire

Unia et Syndicom revendiquent dès lors une convention collective valalbe pour l'ensemble de la branche. «Nous voulons ainsi lutter contre le dumping, éviter la mise en place de filiales low cost et empêcher la détérioration des conditions de travail», justifie Alain Carrupt, président de Syndicom.

Les principaux éléments de cette CCT sont les suivants: déclaration de force obligatoire pour l'ensemble de la branche, durée du travail hebdomadaire limitée à 48 heures pour les chauffeurs professionnels et à 42,5 heures pour les autres, salaires minimaux, treizième mensualité, 30 jours de vacances au-dessous de 20 ans et au-dessus de 45 ans, 25 jours de vacances entre ces deux catégories d'âge, congé paternité de 10 jours et congé maternité de 16 semaines, commission de contrôle paritaire. «La commission paritaire est l'instrument de contrôle le plus efficace", assure Alain Carrupt.

A titre de comparaison, la nouvelle CCT de La Poste qui entrera en vigueur en janvier 2016 prévoit 42 heures hebdomadaires, 30 jours de vacances jusqu'à 59 ans et 35 au-delà, 10 jours de congé paternité et 18 semaines de congé maternité. Ce mécanisme remplacera la convention en vigueur, qui prévoit 41 heures hebdomadaires ou 42 avec une semaine de vacances en plus, ainsi qu'un congé maternité de 16 semaines et un congé paternité de 2 jours.

«Manoeuvre dilatoire et électoraliste»

Les syndicats attendent désormais que les associations patronales, soit l'Association suisse des transporteurs routiers (Astag), Les Routiers Suisses (LRS) et Spedlogswiss, acceptent de s'asseoir à la table de négociations. «Plusieurs entreprises, mais malheureusement pas toutes, ont intérêt à mettre sur pied une CCT de branche à cause du dumping salarial pratiqué par leurs concurrents», souligne Vania Alleva.

Mais c'est mal parti. Dans une prise de position commune, l'Astag et LRS ont réagi avec véhémence aux demandes des syndicats. Ils contestent la légitimité d'Unia, «une organisation étrangère au monde des transports», à négocier une telle convention. Les présidents des deux organisations, le conseiller national UDC Adrian Amstutz (Astag) et Markus Odermatt (LRS), reprochent aux syndicats de n'avoir «aucune idée de la situation économique du transport routier, rendue difficile par la mauvaise conjoncture et le franc fort» et de mener une «manoeuvre dilatoire inutile et électoraliste».

Ils répliquent que leurs deux organisations ont mis sur pied en 2006 une convention nationale qui a été amendée en 2014 et prévoit dès cette date le versement d'un treizième salaire. Ils déclarent s'en satisfaire. Bonjour l'ambiance sur les routes.