Les revendications portées par le mouvement des «gilets jaunes» sont nombreuses et hétéroclites. L’éducation est la grande absente du débat même si lycéens et étudiants se sont invités récemment dans le mouvement de protestation. Or, la philosophie même du système éducatif français doit être revue. Ce dernier fournit en effet des «incitations perverses» à tous les acteurs du système, ce qui le rend profondément inégalitaire.

Les avantages de l’enfant de cadre

Les inégalités scolaires commencent à l’école primaire puis se perpétuent dans l’enseignement secondaire, voire s’y aggravent. L’OCDE montre que le milieu socio-professionnel des parents est particulièrement important en France pour expliquer les performances scolaires des enfants. On retrouve plus tard ces inégalités dans l’enseignement supérieur avec une exception notable pour les filières technologiques courtes qui, elles, contribuent efficacement à la démocratisation de l’enseignement supérieur. Les enfants de milieu populaire qui font des études supérieures se retrouvent généralement dans des filières peu sélectives aux débouchés incertains.

Un enfant de cadre a par exemple huit fois plus de chances de faire une classe préparatoire aux grandes écoles après le baccalauréat qu’un enfant d’employé et d’ouvrier et quinze fois plus de chances de faire une grande école de management.

Un problème d’efficacité économique

La société française peut-elle se satisfaire d’un tel niveau d’inégalités scolaires? Non car le coût pour la société est colossal à la fois du point de vue de l’efficacité économique et de l’équité sociale. Une étude récente de l’OCDE montre que les ménages modestes comme ceux appartenant aux classes moyennes inférieures «sous-investissent» dans l’éducation de leurs enfants.

Ce phénomène est plus marqué dans les sociétés inégalitaires et a un impact négatif sur la croissance économique car la formation de capital humain est un moteur de la croissance. Lutter contre les inégalités à l’école comme à l’université est donc une nécessité, y compris pour des motifs purement égoïstes! C’est lutter contre les forces «obscures» qui utilisent le sentiment légitime qu’il existe dans la société française des gens qui sont «assurés» et d’autres qui ne le sont pas.

L’importance du diplôme initial, souvent au détriment de l’apprentissage et de la formation continue, fait que certaines professions sont soumises à des «barrières à l’entrée» insurmontables pour qui n’obtient pas le diplôme exigé. Pourtant, tout le monde se satisfait de ce système car ceux qui connaissent les arcanes du système éducatif ont développé des stratégies leur permettant de tirer parti de ses faiblesses et n’entendent pas y renoncer.

L’apprentissage: plutôt pour les autres

Dans ce contexte, on comprendra que l’apprentissage a bonne presse… mais pour les enfants des «autres». Or les enjeux de la société actuelle sont ailleurs. L’objectif n’est pas seulement de former une élite d’ingénieurs ou des chercheurs de pointe mais de mieux former à tous les niveaux de qualification. Là est vraiment l’enjeu que la Suisse a bien compris, dans un contexte où les grands pays émergents sont désormais capables de fournir en nombre d’ingénieurs de très haut niveau mais encore incapables d’offrir un niveau de formation suffisant aux niveaux intermédiaires de qualification… peut-être parce qu’ils sont précisément des pays fortement inégalitaires. La France, pays où les inégalités sociales sont plutôt moins élevées qu’ailleurs (même si elles sont en augmentation), souffrirait-elle des mêmes défauts que des pays moins avancés?

Les solutions sont pourtant connues et certaines ont déjà été mises en œuvre par le gouvernement d’Emmanuel Macron. Il faut renforcer les moyens à l’école primaire en concentrant les moyens sur les élèves les plus défavorisés et éviter les politiques de «saupoudrage». Il est ensuite nécessaire de rééquilibrer les filières de baccalauréat au profit des baccalauréats technologiques en imposant notamment aux grandes écoles d’offrir un même nombre de places pour toutes les filières de baccalauréat. Tout le monde y gagnera car les élèves feront un choix correspondant à leurs goûts. L’apprentissage, éternel serpent de mer, doit être profondément repensé et revalorisé. L’université ne doit pas être en reste car elle offre aussi des formations de qualité avec de véritables débouchés professionnels. Cependant, cela a un prix et un tabou doit être levé car le montant des droits d’inscription actuels ne reflète nullement le service rendu.

Une dernière piste serait de considérer les barrières à l’entrée à certaines professions. Certaines professions dites «réglementées» ont vu leur monopole s’effriter. Faisons la même chose pour toutes les professions en ayant une seule question en tête: le diplôme initial est-il nécessaire, ou constitue-t-il une «barrière à l’entrée» qui pourrait être levée en combinant plus judicieusement formation initiale et continue?


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