GOUVERNEMENT D'ENTREPRISE

La Table ronde de Caux propose un barème éthique pour les entreprises

La prise en compte d'éléments sociaux et environnementaux dans les stratégies des multinationales fait des progrès

Alors qu'il négociait récemment un contrat de joint-venture avec une entreprise de Bombay pour la fabrication d'éviers en acier inoxydable, Frank Straub, un homme d'affaires allemand, fut troublé de constater que le salaire du directeur général n'apparaissait pas dans les comptes de la compagnie. Cette dernière utilisait une caisse noire pour payer des pots-de-vin et jusqu'à 30% des ventes, à savoir 400 millions de marks, étaient de l'argent au noir – héritage des taxations autrefois très sévères en Inde. «Nous avons réussi à réduire cette somme mais pas complètement car il faut parfois payer des officiers de douane ou alors attendre de longues semaines. Nous ne pouvions pas éliminer la corruption en une fois», explique M. Straub. Le joint-venture s'est réalisé et le directeur général de Bombay a conservé un petit fonds de 4000 dollars par année pour «faciliter» les paiements. Straub espère que la compagnie renoncera finalement aussi entièrement à cette pratique.

Frank Straub donnait une conférence la semaine dernière à la Table ronde de Caux (TRC), une réunion annuelle de chefs d'entreprise qui se déroule au-dessus de Montreux. La TRC souhaite que les sociétés prennent à cœur leur responsabilité sociale, y compris le refus total de la corruption.

Fondation en 1986

En cela la TRC reflète, et à maints égards stimule, le débat grandissant sur le rôle du monde des affaires dans l'économie globale. Des firmes importantes de comptabilité, par exemple, sont de plus en plus souvent sollicitées par les entreprises pour vérifier non seulement le bilan mais aussi l'impact environnemental, social et éthique de l'entreprise.

A l'origine, la TRC a été fondée en 1986 par Frederik Philips, alors président de Philips, pour rassembler les cadres supérieurs japonais, européens et américains en un réseau informel destiné à discuter les manières d'éviter la guerre commerciale. Ce groupe a publié il y a cinq ans un ouvrage intitulé Principes pour la conduite des affaires qui bénéficie de la contribution du Britain's Institute of Business Ethics, du Minnesota Center for Corporate Responsibility et intègre le concept japonais de kyosei, que l'on peut traduire par «vivre et travailler ensemble pour le bien commun».

Winston Wallin, président honoraire de la multinationale américaine Medtronic (dont le siège européen est à Tolochenaz près de Morges) et actuel président de la TRC, prétend que les Principes sont devenus «les standards le plus largement répandus et acceptés dans le monde entier en matière de pratiques commerciales éthiques et responsables». Quelque 150 000 exemplaires des Principes ont été distribués en douze langues et ils ont été largement cités dans des manuels d'enseignement et de commerce. La fédération des industries du Japon, le Keidanren, les a incorporés dans sa charte de bonne conduite des sociétés. Les Principes expriment la responsabilité sociale du monde des affaires face à ses partenaires, notamment la nécessité de lutter contre la corruption, le chômage et le fossé grandissant entre riches et pauvres partout dans le monde.

Mais «mettre en pratique la direction des affaires basées sur les principes» – le thème de la conférence de la semaine dernière – est plus facile à dire qu'à faire. Mark Wade, directeur du développement durable chez Shell International, a expliqué que Shell avait eu son propre code de conduite éthique pendant ving-cinq ans, englobant «les valeurs fondamentales de l'honnêteté, de l'intégrité et du respect des gens». Mais cela n'évita pas à la compagnie de vivre son annus horribilis en 1995 lorsque la plate-forme pétrolière de Brent Spar fut supprimée. «Nous donnions l'impression de faillir aux principes que nous avions épousés et nous étions déconnectés des attentes des gens à notre égard. Le monde est passé du «faites-moi confiance» à «prouvez-le-moi». Aussi persuadé que vous soyez vous-même d'avoir raison, ce n'est pas comparable à avoir raison dans la perception des autres», a expliqué Mark Wade.

Changements importants chez Shell

Chez Shell, Brent Spar a provoqué une réforme interne majeure et la publication d'un nouveau rapport annuel, réitérant l'attachement de la compagnie à «la responsabilité sociale, l'ouverture d'esprit et la transparence». Le «prochain pas logique» de la société sera d'instaurer des «indicateurs clés de performance. Nous avons même licencié des cadres supérieurs pour pots-de-vin et corruption», a dit M. Wade.

Frank Vogl, président de Vogl Communications à Washington DC et vice-président de l'organisme anticorruption Transparency International, a demandé à la TRC d'aider Transparency à contrôler la performance des entreprises dans leur lutte contre la corruption. Une convention récente de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), signée par 34 pays, interdit le paiement de pots-de-vin à des fonctionnaires étrangers et est en cours de ratification légale par les parlements nationaux. «Joignez-vous à nous et travaillez avec nous afin que la loi soit appliquée et que nous construisions un monde éthique. Maintenir la pression au sein des grandes sociétés contribuera au succès de notre entreprise», a dit M. Vogl.

L'idée la plus innovante qui a surgi à la TRC est peut-être celle qui consisterait à utiliser des tests de référence pour créer un système de classification de l'«impact social total» (IST) des compagnies, des petites entreprises aux sociétés internationales. «Imaginez un monde où les investisseurs évalueraient votre société non seulement sur la base de sa croissance mais aussi sur le traitement qu'elle réserve à chacun de ses partenaires», a dit Stephen Dillenburg, associé de Summit Investment Partners à Cincinnati. Il estime que les compagnies qui montrent de la considération à tous leurs partenaires sont susceptibles d'être bien dirigées et donc de prospérer tout en ayant un impact social positif. Les analystes financiers pourraient utiliser l'IST pour faire leurs recommandations d'investissements. Mais un bon classement IST pourrait aussi être un encouragement pour les entreprises et la loyauté des employés qui «voudront connaître l'IST des sociétés auxquelles ils soumettront leurs offres d'emploi». Visionnaire? Dillenburg a rappelé que Thomas Watson, président d'IBM en 1943, pensait qu'il existait un marché mondial pour «cinq ordinateurs, au plus».

Traduction: Pilar Salgado

* Rédacteur en chef du magazine «For A Change», Londres, spécialisé dans les questions éthiques.

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