Grève des femmes

Les tâches domestiques, angle mort de l’économie

Le travail non rémunéré représente un des pans essentiels au fonctionnement d’une économie. Pourtant, il n’est jamais considéré comme une activité productive et laisse les femmes, qui en réalisent la majeure partie, dans des situations plus précaires

«Quand Adam Smith trouvait son dîner servi sur la table, il ne se disait pas que c’était parce que son boucher et son boulanger l’aimaient bien – mais que c’était dans leur intérêt de faire du commerce. L’intérêt personnel avait posé le dîner d’Adam Smith sur sa table. A moins que… Qui en réalité avait préparé ce steak?» Sa mère, avec qui il a vécu presque toute sa vie et qui s’est occupé de toutes les tâches ménagères du célèbre économiste, raconte Katrine Marçal, autrice d’un essai intitulé Le Dîner d’Adam Smith* sur l’économie et les femmes. Si ce dernier lui en a été reconnaissant, il n’en a nullement tenu compte dans ses écrits.

Lire l'article lié: Reconnaître le métier de mère au foyer, oui, mais comment?

Pourtant, pour que le système économique qu’Adam Smith est en train de décrire fonctionne, il doit reposer sur une autre économie, invisible dans la plupart des statistiques et, surtout, gratuite. Une économie que des femmes essentiellement font tourner: les travaux domestiques. Faire le ménage, élever des enfants, prendre soin des personnes âgées, rien de tout cela n’a été considéré comme une activité productive aux yeux de la plupart des théoriciens de l’économie. Et pourtant, c’est précisément parce qu’une partie de la population se consacre au ménage que l’autre partie peut s’occuper du «vrai» travail qui rapporte.

Lire notre éditorial: Le travail non rémunéré, foyer des inégalités

Rien avant les années 1970

Il aura fallu attendre les mouvements féministes des années 1970 pour que le sujet soit mis sur la table, que l’on commence à reconnaître ce travail et remettre en question ce partage des tâches au sein du foyer, rémunérées pour l’homme, non rémunérés pour la femme. Dans les années 1980, des économistes de l’école de Chicago tentent de l’inclure dans un modèle classique. Les résultats ne seront très flatteurs ni pour eux ni pour les femmes.

L’entrée des femmes sur le marché du travail après la Deuxième Guerre mondiale n’a qu’en partie changé les choses. Ou plutôt, le problème a été largement transféré à d’autres femmes: souvent migrantes, souvent engagées au noir et encore plus souvent mal rémunérées.

Derrière cette invisibilité des tâches ménagères, une conception bien ancrée du «travail» qu’éclaire Isabel Boni-Le Goff, coresponsable du Centre en études genre de l’UNIL: «Ce n’est pas un hasard si le travail est implicitement compris comme non domestique. Il y a une construction socio-historique qui oppose une sphère privée qui serait celle des affects, de la nature, à une sphère publique masculine où les tâches sont dignes d’échanges économiques.»

250 milliards en Suisse

Le calcul de la valeur des tâches ménagères n’est pourtant pas impossible. Loin de là, car tous les chiffres sont à disposition. De fait, une plaisanterie de certains économistes l’illustre bien: si un homme épouse la personne qu’il emploie pour ses tâches domestiques, le PIB diminuera, puisqu’il ne déboursera plus d’argent pour la payer. A l’inverse, s’il envoie ses parents dans une institution pour personnes âgées, cela engendrera des coûts et le PIB augmentera, rapporte encore Katrine Marçal.

L’Office fédéral de la statistique (OFS) avait estimé pour l’année 2016 que les Suisses, essentiellement des Suissesses, réalisaient 9,2 milliards d’heures de travail non payé par an, équivalant à 408 milliards de francs. C’était plus d’heures que le travail salarié, qui atteignait seulement 7,9 milliards d’heures. Mais moins d’argent: au total, le PIB suisse avait atteint 660 milliards de francs cette même année.

Répartition moins inégale

Selon les chiffres de l’OFS, les femmes en réalisent toujours la majeure partie, même si les hommes en font davantage qu’au cours des décennies passées. Pour l’année 2016, les femmes vivant en couple assuraient 21,7 heures par semaine de tâches domestiques, contre 15,7 heures pour leur partenaire masculin. Si on ajoute un enfant de moins de 14 ans dans ce ménage, les mères passaient 52,8 heures hebdomadaires à ces travaux, contre 29,2 pour les pères. Même entre enfants habitant chez leurs parents, la répartition est inégale. Entre 15 et 24 ans, une fille s’occupe de tâches ménagères pendant 15 heures par semaine, un garçon pendant 12 heures.

Pourquoi est-ce important? «Si l’on examine la charge de travail totale des personnes en âge de travailler, elle est à peu près identique pour les hommes et les femmes, mais celles-ci accomplissent beaucoup plus de tâches non rémunérées», indique l’économiste bâloise Mascha Madörin. Or, ces heures non payées réduisent évidemment le pouvoir d’achat des femmes sur le moment, mais elles les empêchent également d’épargner et de cotiser pour leurs retraites. Or on sait que presque toutes les femmes reçoivent l’AVS, deux sur trois ont un deuxième pilier et elles ne sont que 28% à toucher un troisième pilier, avec des montants en moyenne largement plus faibles. Mascha Madörin estime ainsi la perte de gain que subissent les femmes à au moins 80 milliards de francs par année. Auxquels s’ajoutent les 28 milliards provenant des inégalités de salaires. Pour l’économiste, il n’y a donc qu’une issue: «Il faut rémunérer l’éducation des enfants ainsi que les soins à domicile pour les personnes âgées et malades.»


*Avril 2019, traduit du suédois, aux Editions Les Arènes

Publicité