«Ding». Applaudissements qui crépitent dans le fond de la salle. Notre interlocutrice, la Suissesse Anita Roth en charge du city planning chez Airbnb, interrompt sa présentation: «Tiens, c’est le signal que nous venons d’engager quelqu’un!», lance-t-elle à dix étudiants médusés.

Nous avons suivi pendant une semaine des universitaires dans la Silicon Valley au bénéfice d’un programme initié par la Banque Cantonale Vaudoise (BCV) il y a quatre ans. Ils ont entre 19 et 25 ans, étudiants dans le système universitaire du canton de Vaud, et sortent des rangs de l’EPFL, de HEC, de l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL). Après une sélection sur dossier et un «pitch» devant un jury, ces jeunes ont décroché un stage d’une semaine, le Silicon Valley Start-up Camp (SVSC).

Une génération qui a «envie de communiquer et d’entreprendre»

Au programme, cours le matin et visites d’entreprises l’après-midi, le tout coordonné par swissnex. «Nous avons souhaité donner l’envie de l’entrepreneuriat à des gens encore en étude», explique Christian Jacot-Descombes, directeur de la communication de la banque. Psychologue de formation, ancien journaliste à la radio notamment, ce dernier se passionne de longue date pour l’innovation et les méthodes entrepreneuriales made in USA.

La recette fonctionne. Chez Airbnb, la société affiche une croissance éblouissante et le plus grand loueur d’immobilier au monde engage à tour de bras. En priorité des ingénieurs, la ressource la plus recherchée dans la région, mais aussi des spécialistes du marketing, des designers. Et des équipes capables d’interagir avec les autorités angoissées des 34 000 villes de par le monde où est présent le géant américain.

Les jeunes du SVSC posent leurs questions sans détours sur le fait que l’économie de partage met la pression sur les loyers. En excellent anglais pour la plupart. «C’est une constante, explique Christian Jacot-Descombes. Contrairement aux générations précédentes, celle-ci a une envie de communiquer et d’entreprendre tout à fait réjouissante.» Et c’est vrai que personne ne se démonte quand il s’agit de se présenter, de dévoiler le business plan d’une entreprise qu’ils ont inventé dix minutes avant pour tester leur force de conviction.

Une «chasse aux talents» bien réelle

A l’image d’Amin Kasimov. L’étudiant en HEC saisit la perche qui lui est tendue à la fin d’un événement où chacun peut, après la conférence d’un expert, se présenter à une audience de 250 personnes. Il y a là des étudiants, des entrepreneurs, des investisseurs qui mangent des pizzas encore dans leurs cartons et se tirent des bières en libre-service. Amin joue sa carte et, dans la foulée, se fait aborder. Il récoltera deux offres de stage dans la demi-heure qui suit. Décontraction, ouverture et opportunités: un condensé de ce qui peut vous arriver dans la Silicon Valley si vous avez ce petit quelque chose en plus.

«La chasse au talent n’est pas qu’une image dans la Silicon Valley», détaille Cyril Dorsaz. Ce Genevois, ancien de swissnex et désormais en charge de l’outpost de Valora à San Francisco, rappelle qu’une des conditions du succès sans égale ailleurs de la région tient dans la densité. Soit 8 millions de personnes sur l’équivalent de l’arc lémanique, 49% de tout le capital-risque investi dans le monde et une course effrénée à l’innovation qui gagne tous les rouages de la vie.

Quand on visite le Stanford Research Institute, prestigieux institut de recherche de l’Université aux 27 médailles aux JO de Rio cet été, Teo Borschberg, un entrepreneur suisse en résidence, nous rappelle qu’il n’y a pas besoin de visa pour travailler dans les centres de recherche gouvernementaux. L’appel du pied se fait carrément plus clair quand on parle bientôt CV et où l’envoyer. Emilie Pères a bien entendu le message.

Une attitude déterminée

Après le start-up camp, cette étudiante en génie chimique de l’EPFL prolongera son séjour pour faire du porte-à-porte sur le campus en recherche d’un stage de six mois. Ou plus. «Mes profs ont envoyé des e-mails pour nous trouver une place. Mais ils ne connaissent pas forcément les gens ici, du coup je vais en profiter pour aller me présenter.»

Cette attitude volontariste résonne parfaitement avec tous ceux qui ont participé jusque-là au camp. Sur les 30 étudiants déjà partis à raison de dix par année, bon nombre d’entre eux avaient déjà effectué une visite dans la région quand ils n’avaient pas des amis ici, rencontrés via des forums de discussion sur les thèmes qui les passionnent: la science, l’innovation et l'entrepreneuriat. Certains ont même déjà créé une activité si ce n’est pas carrément une entreprise en marge de leurs études. L’un d’entre eux, lors d’une édition passée, pourtant âgé de moins de 21 ans avait même déjà déposé un brevet avant son voyage.

Ce qu’ils trouvent en Californie leur parle. Nous traversons Market Street, la grande rue commerçante de San Francisco, longeons l’arrière des rues animées où se nichent les SDF dans des odeurs d’urine et de misère. Pour tomber sur un incubateur de société biotech d’un nouveau genre, où le labo de recherche se situe dans une modeste cave avec moquette et poutres en bois au plafond. Ce qui amuse Axel de Tonnac, étudiant en bio-ingenierie à l’EPFL où les salles blanches sont la norme: «Très intéressant, ici les entrepreneurs peuvent tester leurs idées à peu de frais.»

Pour innover, pas besoin de titre

L’innovation dans tous les domaines, c’est une réalité ici où ceux qui ont l’envie d’inventer n’ont pas forcément le titre de docteurs et ne manipulent pas toujours des éprouvettes. Pour Vanessa Remy de l’EHL, il y a forcément des idées à prendre pour lancer des nouveaux concepts dans la restauration ou l’hôtellerie. «Je n’apprécie pas forcément les cours théoriques qui nous sont dispensés, je préfère les ateliers et mettre en œuvre des idées», s’exclame la Suisso-Brésilienne.

L’entrepreneur Patrick Delarive, qui fait partie du voyage, a le nez pour détecter les talents. Après avoir réussi dans l’immobilier, il a eu l’intuition suffisante pour découvrir le potentiel de Bastian Baker alors que le hockeyeur n’est pas encore chanteur. «Je suis enthousiasmé par les qualités personnelles de ces jeunes, à la fois en termes de connaissances mais aussi de savoir-être.»

Les plans de carrière pensés différemment

La réussite à leur manière ne rime en effet pas avec dollars et position sociale. Et les écarts de parcours habituels dans la carrière des géants de la Silicon Valley commencent à faire des émules. Certains étudiants n’ont pas envie de forcément terminer leur cursus si, tout à coup, ils ont la bonne idée pour «changer le monde». Comme Steve Jobs, Bill Gates ou Mark Zuckerberg.

Parfois, ils aménagent leur planning, à l’instar de Joël Iunius. Le plus jeune de la bande a préféré découper sa première année d’EPFL sur deux ans pour travailler sur son projet de start-up. «J’aime créer des choses et souvent en cours je décroche au bout d’un moment car la théorie m’ennuie. Nous devons faire attention avec des études pas assez ancrées dans la réalité», s’enflamme ce passionné de technologie.

Dominic Sutter, en charge des start-up chez swissnex San Francisco, observe tout ce monde avec un œil bienveillant. «Nous discutons avec la CTI (Commission pour la technologie et l’innovation) pour amener des chercheurs suisses ici afin qu’ils prennent goût à l’entrepreneuriat. Cela démontre la justesse de la démarche que la BCV a eue et qui reste unique puisque les autres initiatives visent plutôt à faire venir ici des gens qui ont déjà créé leur start-up.»

Choc des valeurs

Le modèle Silicon Valley interroge toutefois les étudiants: Emilie Peres a renoncé à la seule heure qu’elle avait pour faire du shopping dans la semaine pour partager un sandwich avec un SDF à côté d’un Subway. Le choc des valeurs résonne chez des vingtenaires et la société américaine les bouscule dans leurs habitudes.

Pourquoi autant de homeless dans les rues, par exemple? Ou pourquoi la société américaine est-elle si politiquement correcte qu’une responsable d’Evernote ne peut pas nous donner le pourcentage d’hommes et de femmes dans la firme car celle-ci «ne demande pas leur sexe à ses employés»? Reste que sur les dix étudiants rencontrés, le voyage a déclenché une envie chez chacun d’entre eux: tous ont une envie claire de créer leur propre activité.

Note: en dehors des étudiants, les participants à ce voyage ont payé leurs frais dont le voyage et l’hôtel.