Depuis deux ans et demi, la baisse du chômage en Suisse est si impressionnante que l'on oublierait presque que le pays a récemment connu une des plus fortes récessions de son histoire contemporaine. En janvier 1997, le taux de chômage s'établissait à 5,7%. En juillet 1999, il n'était plus que de 2,5%, a révélé lundi le secrétariat d'Etat à l'économie (Seco). Ce chiffre diminue constamment depuis six mois. En juin, il s'élevait encore à 2,6%. A fin juillet, 90 122 chômeurs étaient recensés, soit 2277 de moins qu'en juin. «Environ la moitié du recul du chômage est due à d'autres causes que les effets saisonniers. La reprise conjoncturelle a nettement contribué à cette amélioration. Déduction faite de ces effets, le nombre de chômeurs s'est réduit d'environ 1400», constate Jean-Luc Nordmann, chef de la direction du travail au Seco. Ce dernier s'attend néanmoins à ce que le nombre de chômeurs remonte d'ici à décembre à 105 000 personnes, à cause notamment de ces facteurs saisonniers.

Insatisfaction des spécialistes

Le deuxième cercle qui intéresse le secrétariat, ce sont les demandeurs d'emploi: chômeurs, travailleurs en gain intermédiaire, bénéficiaires d'occupations temporaires, de programmes de reconversion ainsi que ceux qui désirent travailler mais ne le peuvent pas (malades, soldats etc.) font partie de cette catégorie, qui diminue également: elle concernait en juillet 162 771 individus, soit 4745 de moins que le mois précédent. Autre signe encourageant: la part des chômeurs de longue durée est passée de 27% en juin à 26,5% en juillet.

Tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes? Non, car parallèlement à la baisse continuelle du chômage, l'insatisfaction de plusieurs spécialistes s'accroît. Les deux indicateurs calculés par le Seco ne correspondent plus, selon eux, à la réalité. C'est Jean-Pierre Tabin, sociologue et professeur à l'Ecole d'études sociales et pédagogiques de Lausanne, qui a été un des premiers à élever la voix. Dans un article paru dans Le Temps en juin, il estimait qu'au minimum 300 000 personnes sont à la recherche d'un emploi et non moins de 200 000. Le Seco réfute: l'Office fédéral de la statistique (OFS) procède chaque année à un sondage. A toute personne il est demandé, en cas d'inactivité, si elle désire trouver un travail. En cas de réponse positive, elle est considérée comme un demandeur d'emploi. «Le résultat de l'OFS est presque identique au nôtre», plaide Alan Kocher, chef de l'information du Seco. En fait, Jean-Pierre Tabin inclut également dans son calcul «plusieurs dizaines de milliers de personnes, actuellement à l'Assurance invalidité mais qui travailleraient si la crise n'était pas aussi grave» ainsi que des bénéficiaires de l'aide sociale et des personnes découragées. Autre nébuleuse qu'il pointe du doigt: le nombre de chômeurs en fin de droits qui quittent les statistiques. Combien sont-ils, que deviennent-ils, s'interroge le sociologue. Le Seco n'a pas de réponse: «En juillet, deux mois après leur fin de droits, 45% d'entre eux étaient encore enregistrés et 16% ont retrouvé un travail. Quant au 39% restant, nous n'en savons rien.»

Manque de pertinence

Christian Marazzi, économiste et professeur à la Haute Ecole Spécialisée du Tessin, dénonce le manque de pertinence du taux de chômage lui-même. «Le marché du travail se caractérise par une américanisation, une précarisation et une «désalarisation» de l'emploi: le travail indépendant, non au sens libéral du terme mais dépendant de mandats, progresse tout comme le temps partiel qui est le plus fort en Europe (30% de la population active), le travail temporaire et le nombre de working-poor.» Quel indicateur utiliser dans ce cas? Provocateur, Christian Marazzi répond: «Aux Etats-Unis, la mesure du chômage est la suivante: tous les trois mois, on demande aux Américains s'ils ont travaillé au moins une heure la semaine précédente. S'ils répondent oui, ils n'entrent pas dans la catégorie des chômeurs.» Indicateur absurde? Bien sûr mais, souligne l'économiste, il correspond à une situation absurde.